Moreau de Saint-Méry....
[Introductory Note including some background on the author and
the publication of his Description topographique, physique,
civile, politique et historique de la partie Française de
l'isle Saint-Domingue (Philadelphia, 1797).
The importance of the pages on vaudoux in his discussion
of Des esclaves créols]. Brief outline of previous
chapters and summary of this one, with internal links to other topics
covered here (eg language, clothing, sexual mores etc) as well as
vaudoux.
Long footnotes in pop-ups?
Des esclaves créols
Les nègres Créols naissent avec
des qualités physiques et morales, qui leur donnent un droit
réel à la supériorité sur ceux qu'on
a transportés d'Afrique, et ce fait qu'ici la domesticité
a embelli l'espèce, en appuyant une vérité
de l'Historien sublime de la nature, pourrait peut-être fournir
matière à douter par rapport aux excès qu'on
a reproché au despotisme des maîtres.
Il est aisé de sentire cependant, que les qualités
du nègre Créol ont elles-mêmes des degrès
de comparaison, parce que le produit de deux nègres Créols,
par example, a de l'avantage sur celui de deux nègres Bambaras,
et ainsi des autres combinaisons et du croisement de peuples différens;
et cette dernière raison est peut-être même,
une des plus influentes. A l'intelligence, le nègre Créol
réunit la grace dans les formes, la souplesse dans les mouvemens,
l'agrément dans la figure, et un langage plus doux et privé
de tous les accens que les nègres Africains y mêlent.
Accoutumés, dès leur naissance, aux choses qui annoncent
de la monnoie; de manière qu'il veut obstinément la
pièce qu'on lui a dit d'exiger, ou il refuse de vendred.
Il n'est aucun objet pour lequel on ne préfère les
nègres Créols, et leur valeur est toujours, toute
choses égales d'ailleurs, d'un quart, au moins, au-dessus
de celle des Africains. Une prédilection assez générale,
fait préférer les nègres Créols pour
les détails domestiques, et pour les différens métiers.
Il est assez simple, qu'étant élevés avec des
Blancs, ou sous leurs yeux, ces derniers se les attachent d'une
manière plus immédiate, et qu'on leur destine des
soins moins pénibles, et une vie qui a aussi plus de douceurs,
notamment celle d'une nourriture plus agréable et plus facile.
Le développement dans les enfans nègres, eset communément
plus rapide chez les Créols, que chez ceux qui sont conduits
d'Afrique en très-bas âge, sans doute parce que la
nature souffre toujours une révolution pour les acclimater.
Les jeunes négresses Créoles sont aussi plutôt
pubères, que les jeunes Africaines. Il me semble qu'on peut
attribuer cette dernière différence, à la précocité
des jouissances qui troublent l'ordre physique et perventissent
l'ordre moral, et auxquels la négrite Créole a plus
d'occasions de se livrer. C'est surtout dans les [60] villes, que
la corruption, des moeurs offre de fréquents exemples de
femmes qui n'ont pas été enfans assez long-tems. J'affligerais
encore, sans cesser d'être vrai, si j'ajoutais que cette fatale
anticipation est quelquefois le résultat d'un calcul dont
le profit est pour les mères, que la seule idée de
ce trafic devrait révolter; d'autant qu'elles savent qu'une
négresse, dans quelque lieu qu'elle soit née, reste
toute sa vie dans une espèce de dépendence de l'homme
qui moissonna la plus précieuse de toutes les fleurs, lors
même qu'elle ne l'aime pas, et ce qui est plus étrange
encore, lors même qu'elle ne l'a jamais aimé. On n'a
pas assez réfléchi, que l'une des causes qui doit
s'opposer le plus à la reproduction des nègres, ce
sont les maternités hâtives, ou les abus qui retardent
l'époque de la maternité.
Les négresses accouchent avec une grand facilité,
et à peine les douleurs les avertissent-elles assez tôt,
pour qu'elles puissent s'y disposer. Il est même assez singulier,
de voir une négresse revenir du travail, chargée d'une
pierre, sous le poids de laquelle ses muscles se gonflent, et qui
se presse autant qu'elle le peut, avec ce fardeau volontaire, pour
gagner le lieu où elle doit accoucher, persuadée que
sans cette compression, elle n'aurait pas le tems d'arriver.
On ne s'occupe malheureusement pas assez, d'avoir des sages femmes
instruites, et je ne puis m'empêcher de dénoncer ici
à l'humanité et à la raison, l'usage où
sont plusieurs d'entr'elles, d'épuiser en efforts pénibles
et quelquefois dangereux, les forces de celle qui va accoucher,
sous l'absurde prétexte de l'aider, et comme elles le disent
elles-mêmes, de lui faire servir ses douleurs. On
voit des Blanches qui partagent cette erreur, et qui poussent l'ineptie
jusqu'à frapper violemment la malheureuse que les souffrances
accablent, afin que l'excès même de ces souffrances
devienne un secours. Je me suis demandé pourquoi les apologistes
de ce remède bisarre, ne se le faisaient pas administrer.
On ne peut donner assez de louanges aux sentimens que l'amour maternel
a placé dans le coeurs des négresses. Jamais les enfans,
ces faibles créatures, n'eurent de soins plus assidus; et
cette esclave qui trouve le tems de baigner chaque soir ses enfans
et de leur donner du linge blanc, est un être respectable.
Elles nourissent long-tems, et même si l'on ne leur imposait
pas l'obligation du sevrage, elles prolongeraient encore ce terme.
Il y a d'autant plus de mérite dans la durée de l'allaitement,
que les mères nourrices passent pour très-exactes
à éviter alors tout commerce suspect, si l'on en excepte
avec le père de l'enfant, qu'un préjugé universel
dit qu'on peut ne pas comprendre dans le scrupule général.
C'est à l'orgueil de la maternité, que la plupart
des négresses sacrifient l'un des charmes les plus séduisans
de la beauté, celui d'une jolie gorge. Elles affectent de
l'aplatir pour qu'on les traite en mères; [61] et il est
assex singulier de voir des femmes occupées de perdre des
appas, qu'on cherche tant à conserver ailleurs. Il est donc
peu commun de voir des négresses avec un beau sein, quoiqu'il
soit ridicule de croire, du moins à l'égard de celles
qui sont en Amérique, à ces tetons qu'elles jettent,
dit-on, par-dessus leurs épaules, à des enfans qui
ne savent comment saisir ces monstrueux vases à lait.
Une autre preuve du prix que les négresses attachent à
la maternité, c'est l'usage où sont plusieurs d'entr'elles
de se faire désigner par le nom de mère de leur fils
aîné; ainsi une négresse dont le fils s'appelerait
Louis, serait Man-Louis; ce genre de vanité
peut bien en valoir d'autres.
Quel dommage que des idées d'incontinence, et quelquefois
des idées chagrines, portent des mères à ravir
l'existence à leur fruit, avant même qu'il ait vu le
jour! Je trahirais la vérité, si je taisais que cet
outrage fait à la nature est même assez commun parmi
les négresses des villes ou de leurs environs, et que réuni
au mal de machoire ou tétanos, que la haine et la
jalousie savent multiplier, il détruit un grand nombre d'êtres.
Ces avortemens, et ce que j'ai dit de l'inexpérience des
accoucheuses, expliquent assez pourquoi il est tant de négresses
sujettes aux maladies hystériques, que de vieilles matrones
savent encore aggraver, en se faisant guérisseuses du mal
de mère.
C'est d'ailleurs une manie générale de tous les nègres,
d'aimer à se droguer. Il est même reçu parmi
eux, qu'un médecin est sans talens lorsqu'il ne donne pas
beaucoup de remèdes. Aussi, en reçoivent-ils de plusieurs
mains, ainsi que de la nourriture; parce que, selon eux, la médecine
des Blancs fait périr le plus grand nombre des malades par
la diète.
En santé, le nègre peur mériter la qualité
de sobre, quoiqu'il se montre gourmand et même goulu, dans
les occasions où il trouve à manger avec profusion.
Content de peu dans sa vie commune, il est peur-être de tous
les hommes celui qui consomme le moins d'alimens, surtout comparativement
à son travail. Nourri de cassave, de racine peu succulentes
ou de grains qui semblent plus pesans que nutritifs, il recherche
avec avidité les viandes et le poisson salé; d'abord
parce qu'ils corrigent l'insipidité de ses autres alimens,
que le piment combat encore, et parce qu'en les mangeant souvent
crus, du moins le poisson, il économise encore les instans
dont il a la disposition.
Le nègre n'a d'autre règle pour manger, que son appetit.
Assez ordinairement il ne fait que deux repas, l'un vers dix ou
onze heures du matin, et l'autre vers cinq heures du soir. Il aime
à réunir plusieurs mêts dans le même plat,
et même dans chaque bouchée. Un couïs, (demo-calebasse),
une assiette,s'il est plus opulent, contient tout ce qui doit faire
son repas, et il n'a d'autre couteau, d'autre cuillière,
d'autre fourchette, que ses doigts et ses dents. Un grand plaisir
pour [62] lui, c'est de causer en mangeant, et s'il se trouve plusieurs
nègres ensemble, chacun a son assiette, ou bein chacun puise
à son tour dans un plat commun. C'est le moment des contes,
qu'interrompent de grands éclats de rire. La saillie, l'épigramme,
car le nègre est railleur, animent les convives et l'hyperbole
est admise pourvu qu'elle amuse. Quand on a fini de manger, chacun
boit un énorme coup d'eau, le seul de tout le repas. Ce n'est
pas que les nègres, même Créols, n'aiment le
tafia, mais c'est le plus petit nombre, et les ivrognes sont bien
plus rares parmi eux, que chez la portion du peuple d'Europe privée
d'éducation.
Dès qu'on a fini de manger, on se lave les mains et surtout
la bouche, avec un soin extrême; ce sont principalement les
négresses, qui le prennent exactement. Il est même
assez commun de leur voir un petit morceau de bois, au bout d'une
liane savoneuse, qu'elles mâchent d'abord pour en former une
espèce de brosse, et qui leur sert à frotter, plusieurs
fois dans le jour des dents qui ne sont cependant pas toujours aussi
saines que blanches, surtout celles des négresses créoles.
Cela conduit à dire que la propreté est un des caractères
des nègres et singulièrement des femmes. Elles recherchent
l'eau sans cesse, et lors même qu'elles sont réduites
à n'avoir que des vêtemens malpropres, leur corps est
fréquemment plongé dans le bain d'une eau vive et
courante; à moins qu'elles ne soient forcées de se
contenter de l'eau pluviale qu'elles ont recueillies ou que des
puits leur donnent. Cette habitude si heureuse dans un climat chaud,
contribue encore à augmenter la fraîcheur de leur peau
qu'on sait être comparativement plus grande que celle des
femmes des climats froids. Aussi les Turcs qui méritent qu'on
les regarde comme de bons juges en ce genre, préfèrent-ils
(selon Bruce), dans la saison brûlante, l'Éthiopienne
au teint de jais à l'éclatante Circassienne. C'est
encore par propreté que les négresses s'imposent certaines
abstinences périodiques, et il serait désirable qu'elles
voulussent aussi se priver alors de leurs bains frois qui deviennent
un principe d'obstruction et d'autres accidens causés par
la répercussion.
Puisque je parle d'abstinence je ne puis en taire une dont le motif
est la crainte bisarre d'un châtiment qui doit, selon les
nègres, assimiler un instant à l'espèce canine
ceux qui osent sacrifier à l'amour durant toute la Semaine
Sainte. Il m'a été impossible de remonter à
l'origine d'une pareille opinion, et j'ai seulement vu plusieurs
fois une foule de nègres prodiguant dans les rues des huées
à des individus que l'on prétendait avoir trouvés
subissant la punition; mais aussi l'effroi s'évanouit-il
à l'instant ou l'horloge fait commencer le jour de Pâques.
Les nègres aiment le tabac en poudre avec une sorte de fureur
et ceux d'Afrique y réunissent l'habitude de fumer que les
femmes [63] partagent. Le jeu est encore une de leurs passions et
le jeu de hasard, c'est-à-dire avec des dez, ou avec trois
des petites coquilles des Maldives appelés coris
et dont il faut pour gagner, que deux au moins soient tournées
du même côté. Il est peu de nègres qui
entendent quelque chose aux jeux de cartes, si ce n'est à
ceux d'une extrême simplicité. Ils aiment aussi les
paris et ils en ont une occasion dans les combats des coqs qu'ils
élèvent avec ce dessein.
Mais ce qui ravit les nègres, soit qu'ils aient reçu
le jour en Afrique, soit que l'Amérique ait été
leur berceau, c'est la danse. Il n'est point de fatigue qui puisse
les faire renoncer à aller à de très-grandes
distances, et quelquefois même pendant la durée de
la nuit, pour satisfaire cette passion.
La danse nègre est venue avec ceux d'Afrique à Saint-Domingue,
et pour cette raison même elle est commune à ceux qui
sont nés dans la Colonie et qui la pratiquent presque en
naissant: on l'y appelle Calenda.
Pour danser le Calenda les nègres ont deux tambour
faits, quand ils le peuvent, avec des morceaux de bois creux d'une
seule pièce. L'un des bouts est ouvert, et l'on étend
sur l'autre une peau de mouton ou de chèvre. Le plus court
de ces tambours est nommé Bamboula, attendu qu'il
est formé quelquefois d'un très-gros bambou. Sur chaque
tambour est un nègre à califourchon qui le frappe
du poignet et des doigts, mais avec lenteur sur l'un et rapidement
sur l'autre. A ce son monotone et sourd se marie celui d'un nombre,
plus ou moins grand, de petites calebasses à demi remplies
de cailloux ou de graines de maïs et que l'on secoue en les
frappant même sur l'une des mains au moyen d'un long manche
qui les traverse. Quand on veut rendre l'orchestre plus complet
on y associe le Banza, espèce de violon grossier
à quatre cordes que l'on pince. Les négresses disposées
en rond règlent la mesure avec leurs battemens de mains et
elles répondent en choeur à une our deux chanteuses
dont la voix perçante répète ou improvise des
chansons; car les nègres possèdent le talent d'improviser
et c'est lui surtout qui sert à montrer tout leur penchant
pour la raillerie.
Des danseurs et des danseuses toujours en nombre pair, vont au
milieu du cercle (qui est formé dans un terrain uni et en
plein air) et se mettent à danser. Chacun affecte une danseuse
pour figurer devant elle. Cette danse que l'on voit gravée
dans mon Atlas et qui offre peu de variété, consiste
dans un pas où chaque pied est tendu et retiré successivement
en frappant avec précipitation, tantôt de la pointe
et tantôt du talon sur la terre, d'une manière assez
analogue au pas de l'Anglaise. Le danseur tourne sur soi-même
ou autour de la danseuse qui tourne aussi et change de place en
agitant les deux bouts d'un mouchoir qu'elle tient. Le danseur abaisse
et lève alternativement les bras en gardant les coudes près
du corps et le poing [64] presque fermé. Cette danse à
laquelle le jeu des yeux n'est rien moins qu'étranger est
vive et animée, et une mesure exacte lui prête des
graces réelles. Les danseurs se succèdent à
l'envi, et il faut souvent qu'on fasse cesser le bal, que les nègres
n'abondonnent jamais qu'à regret.
Une autre danse nègre, à Saint-Domingue, qui est
aussi d'origine Africaine c'est le Chica, nommé
simplement Calenda aux Iles du Vent, Congo à
Cayenne, Fandangue en Espagne etc. Cette danse a un air
qui lui est spécialement consacré et où la
mesure est fortement marquée. Le talent pour la danseuse
est dans la perfection avec laquelle elle peut faire mouvoir ses
hanches et la partie inférieure de ses reins en conservant
tout le reste du corps dans une espèce d'immobilité
que ne lui fait même pas perdre les faibles agitations de
ses bras qui balancent les deux extrémités d'un mouchoir
ou de son jupon. Un danseur s'approche d'elle, s'élance tout-à-coup,
et tombe en mesure, presqu'à la toucher. Il recule, il s'élance
encore et la provoque à la lutte la plus séduisante.
La danse s'anime et bientôt elle offre un tableau dont tous
les trait d'abord voluptueux, deviennent ensuite lascif. Il serait
impossible de peindre le Chica avec son véritable
caractère, et je me bornerai à dire que l'impression
qu'il cause est si puissante que l'Africain ou le Créol de
n'importe quelle nuance, qui le verrait danser sans émotion
passerait pour avoir perdu jusqu'aux dernières étincelles
de la sensibilité.
Le Calenda et le Chica ne sont pas les seules
danses venues d'Afrique dans la Colonie. Il en est un autre que
l'on y connait depuis longtems, principalement dans la partie Occidentale,
et qui porte le nom de Vaudoux.
Mais ce n'est pas seleuement comme un danse que le Vaudouxé
mérite d'être considéré, ou du moins
il est accompagné de circonstances qui lui assignent un rang
parmi les institutions où la superstition et des pratiques
bisarres ont une grande part.
Selon les nègres Aradas, qui sont les véritables
sectateurs du Vaudoux dans la Colonie, et qui en maintiennent
les principes et les règles, Vaudoux signifie un
être tout-puissant et surnaturel, dont dépendent tous
les événemens qui se passent sur ce globe. Or, cet
être c'est le serpent non venimeux, ou une espèce de
couleuvre, et c'est sou le serpent non venimeux, ou une espèce
de couleuvre, et c'est sou ses auspices que se rassemblent tous
ceux qui professent la même doctrine. Connaissance du passé,
science du présent, prescience de l'avenir, tout appartient
à cette couleuvre, qui ne consent néanmoins à
communiquer son pouvoir, et à prescrire ses volontés,
que par l'organe d'un grand-prêtre que les sectateurs choississent,
et plus encore par celui de la négresse, que l'amour de ce
dernier a élevé au rang de grand-prêtresse.
Ces deux ministres qui se disent inspirés par le Dieu, ou
dans les- [65] quels le don de cette inspiration s'est réellement
manifesté pour les adeptes, portent les noms pompeux de Roi
et de Reine, ou celui despotique de maître et de maîtresse,
ou enfin le titre touchant de papa et de maman. Ils sont, durant
toute leur vie, les chef de la grande famille du Vaudoux,
et ils ont droit au respect illimité de ceux qui la composent.
Ce sont eux qui déterminent si la couleuvre agrée
l'admission d'un candidat dans la société; qui lui
prescrivent les obligations, les devoirs qu'il doit remplir; ce
sont eux qui reçoivent les dons et les présens que
le Dieu attend comme un juste hommage; leur désobéir,
leur résister au Dieu lui-même, c'est s'exposer aux
plus grand malheurs.
Ce système de domination d'une part, et de soumission aveugle
de l'autre, bien établi, on forme à des époques
déterminées, des assemblées où président
le Roi et la Reine Vaudoux, d'après les usages qu'ils
peuvent avoir empruntés de l'Afrique, et auxquels les moeurs
créoles ont ajouté plusieurs variantes, et des traits
qui décèlent des idées européennes;
par exemple, l'écharpe ou la riche ceinture que porte la
Reine dans ces assemblées, et qu'elle y varie quelquefois.
La réunion pour la véritable Vaudoux, pour
celui qui a le moins perdu de sa pureté primitive, n'a jamais
lieu que secrètement, lorsque la nuit répand son ombre,
et dans un endroit fermé et à l'abri de tout oeil
profane. Là, chaque initié met une paire de sandales,
et place autour de son corps un nombre plus our moins considérable
de mouchoirs rouges, ou de mouchoirs où cette nuance est
très-dominate. Le Roi Vaudoux a des mouchoirs plus
beaux et en plus grand quantité, et celui qui est tout rouge
et qui ceint son front, est son diadème. Un cordon communément
bleu, achève de marquer son éclatante dignité.
La Reine vêtue avec un luxe simple, montre aussi la prédilection
pour la couleur rouge, qui est le plus souvent celle de son cordon
ou de sa ceinture.
Le Roi et la Reine se placent dans un des bouts de la pièce,
et près d'une espèce d'autel, sur lequel est une caisse
où le serpent est conservé, et où chaque affilié
peut le voir à travers des barreaux.
Lorsqu'on a vérifié que nul curieux n'a pénétré
dans l'enceinte, on commence la cérémonie par l'adoration
de la couleuvre, par des protestations d'être fidèles
à son culte, et soumis à tout ce qu'elle prescrira.
L'on renouvelle entre les mains du Roi et de la Reine le serment
du secret, qui est la base de l'association, et il est accompagné
de tout ce que le délire a pu imaginer de plus horrible,
pour le rendre plus imposant.
Lorsque les sectateurs du Vaudoux sont ainsi disposés
à recevoir les impressions que le Roi et la Reine semblent
leur faire partager, ces derniers prenant le ton affectueux d'un
père et d'une mère sensibles, [66] leur vantent le
bonheur qui est l'appanage de quiconque est dévoué
au Vaudoux; ils les exhortent à la confiance en
lui, et à lui en donner des preuves, en prenant ses conseils
sur la conduite qu'ils ont à tenir dans les circonstances
intéressantes.
Alors la foule s'écarte, et chacun selon qu'il en a besoin,
el selon l'ordre de son ancienneté dans la secte, vient implorer
le Vaudoux. La plûpart lui demande le talent de diriger
l'esprit de leurs maîtres; mais ce n'est pas essex, l'un sollicite
de plus de l'argent, l'autre le don de plaire à une insensible;
celui-ci veut rappeller uine maîtresse infidèle; celui-là
désire une prompte guérison, ou une existence prolongée.
Après aux, une vieille vient conjures le Dieu de faire cesser
le mépris de celui dont elle voudrait captiver l'heureuse
adolescence. Une jeune sollicite d'éternelles amours, ou
elle répète des voeux que la haine lui dicte contre
une rivale préférée. Il n'est pas une passion
qui ne profère un voeu, et le crime lui-même, ne déguise
pas toujours ceux qui ont son succès pour object.
A chacune de ces invocations, le Roi Vaudoux se recueille;
l'Esprit agi en lui. Tout-à-coup il prend la boîte
où eset la couleuvre, la place à terre et fair monter
sur elle la Reine Vaudouxè. Dès que l'asile
sacré est sous ses pieds, nouvelle pythonisse, elle est pénétrée
du Dieu, elle s'agite, tout son corps est dans un état convulsif,
et l'oracle parle par sa bouche. Tantôt elle flatte et promet
la félicité, tantôt elle tonne et éclate
en reproches; et au gré de ses desirs, de son propre intérêt
ou de ses caprices, elle dicte comme des loix sans appel, tout ce
qu'il plaît de prescrire, au nom de la couleuvre, à
la troupe imbécile, qui n'oppose jamais le plus petit doute
à la plus monstrueuse absurdité, et qui ne fait qu'obéir
à ce qui lui est despotiquement prescrit.
Après que toutes les questions ont amené une réponse
quelconque de l'oracle, qui a aussi son ambiguité, on se
forme en cercle, la couleuvre est remise sur l'autel. C'est le moment
où on lui apporte un tribut, que chacun a tâché
de rendre plus digne d'elle, et que l'on met dans un chapeau recouvert,
pour qu'une curiosité jalouse n'expose personne à
rougir. Le Roi et la Reine promettent de les lui faire agréer.
C'est du profit de ces oblations, qu'on paye les dépennses
de l'assemblé, qu'on procure des secours aux membres absens
our présens, qui en ont besoin, ou de qui la société
attend quelque chose pour sa gloire ou son illustration. On propose
des plans, on arrête des démarches, on prescrit des
actions que la Reine Vaudoux appuye toujours de la volonté
de Dieu, et qui n'ont pas aussi constamment le bon ordre et la tranquillité
publique pour objet. Un nouveau serment, aussi exécrable
que le premier, engage chacun à taire ce qui s'est passé,
à concourir à ce qui a été conclu, et
quelquefois un vase où est le sang encore chaud d'une chèvre,
va sceller sur les lèvres [67] des assistans, la promesse
de souffrir la mort plutôt que de rien révéler,
et même de la donner à quiconque oulierait qu'il s'est
aussi solennellement lié.
Après cela, commence la dance du Vaudoux.
S'il y a un récipiendaire, c'est par son admission qu'elle
s'ouvre. Le Roi Vaudoux trace un grand cercle avec une
substance qui noircit, et y place celui qui veut être initi´,
et dans la main duquel il met un paquet composé d'herbes,
de crins, de morceaux de corne et d'autres objets aussi dégoûtans.
Le frappant ensuite légèrement à la tête
avec une petite palette de bois, il entonne une chanson africaine,
[*] que répètent
en choeur ceux qui entironnent le cercle; alors le récipiendaire
se met à trembler et à danser; ce qui s'appelle monter
Vaudoux. Si par malheur l'excès de son transport le
fait sortir du cercle, le chant cesse aussitôt, le Roi et
la Reine Vaudoux tournent le dos, pour écarter le
présage. Le danseur revient à lui, rentre dans le
rond, s'agite de nouveau bolit, et arrive enfin à des convulsions
auxquelles le Roi Vaudoux ordonne de cesser, en le frappant
légèrement sur la tête de la palette ou mouvette,
ou même d'un coup de nerf de boeuf s'il le juge à propos
. Il est conduit à l'autel pour jurer, et de ce moment, il
appartient à la secte.
Le cérémonial fini, le Roi met la main ou le pied
sur la boîte où est la couleuvre, et bientôt
il est ému. Cette impression, il la communique à la
Reine, et par elle la commotion gagne circulairement, et chacun
éprouve des mouvemens, dans lesquels la partie supeerieure
du corps, la tête et les épaules semblent se disloquer.
La Reine surtout, est en proie aux plus violentes agitations; elle
va de tems en tems chercher un nouveau charme auprès du serpent
Vaudoux; elle agite sa boîte, et les grelots dont
celle-ci est garnie faisant l'effet de ceux de la marotte de la
folie, le deelire va croissant. Il est encore augmenté par
l'usage des liqueurs spiritueuses, que dans l'ivresse de leur imagination
les adeptes n'épargnent pas, et qui l'entretient à
son tour. Les deefaillances, les pamoisons succèdent chez
les uns, et une espèce de fureur chez les autres; mais chez
tous il y a un tremblement nerveux, qu'ils semblent ne pouvoir pas
maîtriser. Ils tournent sans cesse sur eux-mêmes. Et
tandis qu'il en est qui, dans cette espèce de bachanale,
deechirent leurs vêtemens et mordent même leur chair;
d'autres qui ne snt que privés de l'usage de leurs sense
et qui sont tombés sur [68] la place, sont transportés,
toujours en dansant, dans une pièce voisine, où une
dégoütante prostitution exerce quelquefois, dans l'obscurité,
le plus hideux empire. Enfin, la lassitude termine ces scènes
affligeantes pour la raison, mains au renouvellement desquelles
on a eu grand soin de fixer d'avance une époque.
Il est très-naturel de croire que le Vaudoux doit
son origine au culte du serpent, auquel sont particulièrement
livrés les habitans de Juida, qui le disent originaire du
royaume d'Ardra, de la même Côte des Esclaves; et quand
on a lu jusqu'à quel point ces Africains poussent la superstition
pour cet animal, il est aisé de la reconnaître dans
ce que je viens de rapporter [**].
Ce qu'il y a de très vrai, et en même tems de très-remarquable
dans le Vaudoux, c'est cette espèce de magnétisme
qui porte ceux qui sont réunis, à danser jusqu'à
la perte du sentiment. La prévention est même si forte
à cet égard, que des Blancs trouvés épiant
les mystères de cette secte, et touchés par l'un de
ses membres qui les avait découverts, se sont mis quelquefois
à danser, et ont consenti à payer la Reine Vaudoux,
pour mettre fin à ce châtiment. Cependant, je ne puis
m'empêcher d'observer que jamais aucun homme de la troupe
de police qui a juré la guerre au Vaudoux, n'a senti
la puissance qui force à danser, et qui aurait sans soute
préservé les danseurs eux-mêmes, de la nécissité
de prendre la fuite.
Sans doute pour affaiblir les allarmes que ce culte mystérieux
du Vaudoux cause dans la Colonie, on affecte de la danser
en public, au bruit des tambours et avec les battemens de mains;
on le fait même suivre d'un repas, lù l'on ne mange
que de la volaille. Mais j'assure que ce n'est qu'un calcul de plus,
pour échapper à la vigliance des magistrats, et pour
mieux assurer le succès de ces conciliabules ténébreux,
qui ne sont pas un lieu d'amusement et de plaisir, mais plutôt
une école où les ames faibles vont se livrer à
une domination, que mille circonstances peuvent rendre funeste.
On ne saurait croie, jusqu'à quel point s'étend la
dépendance dans laquelle les chefs du Vaudoux tiennent
les autres membres de la secte. Il n'est aucun de ces derniers,
qui ne préférât tout, aux malheurs dont il est
menacé, s'il ne va pas assiduement aux assemblées,
s'il n'obéit pas aveuglement à ce que Vaudoux
exige de lui. ON en a vu que la frayeur avait assez agités,
pour leur ôter l'usage de la raison, et qu, dans des accès
de frénésie, poussaient des hurlemens, fuyaient l'aspect
des hommes, et excitaient la pitié. [D'autres sont morts
de l'excès de leurs fatigues.] En un mot, rient n'est
plus dangereux sous tous les rapport que ce culte de Vaudoux,
fondé sur cette idée extravagante, [69] mais dont
on peut faire un arme bien terrible, que les ministres de l'être
qu'on a décoré de ce nom, savent et peuvent tout.
Qui croirait que le Vaudoux le cède encore à
quelque chose, qu'on a aussi appelé du nom de danse! En 1768,
un nègre de Petit-Goave, espagnol d'origine, abusant de la
crédulité des nègres, par des pratiques superstitieuses,
leur avit donné l'idée d'une danse analogue à
celle du Vaudouxù, mais où les mouvemens
sont plus précipités. Pour lui faire produire encore
plus d'effet, les nègres mettent dans le tafia qu'ils boivent
en dansant, de la poudre à canon bien écrasée.
On a vu cette danse appellée Danse à Dom Pèdre,
ou simplement Don Pèdre, donner la mort à
des nègres; et les spectateurs eux-mêmes, électrisés
par le spectacle de cet exercice convulsif, partagent l'ivresse
des acteurs, et accélèrent par leur chant et une mesure
pressée, une crise qui leur est, en quelque sorte, commune.
Il a fallu défendre de danser Don Pèdre sous
des peines graves, et quelquefois inefficaces.
Les nègres domestiques, imitateurs des Blancs qu'ils aiment
à singer, dansent des menuets, des contredanses, et c'est
un spectacle propre à dérider le visage le plus sérieux,
que celui d'un pareil bal, où la bisarrerie des ajustemens
européens, prend un caractère quelquefois grotesque.
La justesse de l'oreille des nègres leur donne la première
qualité du musicien, aussi en voit-on un grand nombre, qui
sont bons violons. C'est l'instrument qu'ils préfèrent.
Beaucoup cependant n'en jouent que par routine, c'est-à-dire,
qu'ils aprennent d'eux-mêmes, en imitant les sons d'un air,
ou bien qu'ils sont enseignés par un nègre formé
de la même manière, et qui ne leur désigne que
la position des cordes et celle des doigts, sans qu'il soit question
de notes. Par une habitude qu'ils acquièrent très-rapidement,
ils savent, par exemple, que la valeur du Si est sur la
troisième corde en y mettant le premier doigt, et en écoutant
un air, ou en se le rappellant mentalement, ils l'ont bientôt
appris. On sent cependant que cette méthode ne peut faire
que des menestriers, et ils ne cèdent à ceux de France
ni par leurs sons bruyans, ni par le talent de boire copieusement,
ni par celui de dormir sans cesser de jouer.
Les nègres s'exercent aussi sur le Banza dont j'ai
déjà parlé, et ils ont de plus un instrument
composé d'une planchette d'environ huit pouces de long, sur
quatre ou cinq de large. On y fait entrer, dans le sens de la longueur,
un petit morceau de fil de fer ou de laiton, sous lequel passent
en travers plusieurs bouts de roseau ou de bambou extrêmement
mince, d'inégales longueurs, avec une largeur presqu'égale
par-tout, et qui n'excède guères trois lignes. Le
nègre, tenant la planchette des deux mains, appuye les ongles
de ses pouces sur l'extrémité des bouts de roseau,
que le fil de laiton force ainsi à s'élever et à
résonner. Ces sons criards et monotones, ceux de la guimbarde,
[70] des cymbales triangulaires et des échelettes, voilà
ce qui complète la musique instrumentale des nègres.
Ils sifflent à merveille, et c'est même une de leur
grande manière de se parler, et de se prévenir lorsqu'il
en ont besoin. C'est principalement en amour, que ce langage leur
est utile. Dans les lieux très-habités, on entend
quelquefois plusieurs personnes qui sifflent durant la nuit ou pendant
la soirée, et c'est d'ordinaire un signal qui est du moins
très-bien compris, s'il n'est pas toujours permis d'y répondre.
Car à Saint-Domingue comme ailleurs, les ombres de la nuit
favorisent les amours, et par conséquent les amans. Le nègre
qui renferme dans ses veines les feux d'un climat brûlant,
va quelquefois à de grandes distances, porter des voeux à
l'objet aimé. Il n'est point d'obstacle que sa passion ne
surmonte; ni la fatigue de la veille, ni la crainte de celle du
lendemain, ni les chamins, ni les rivières débordées,
rien ne l'arrête, et il est des chansons créoles qui
peignent à merveille cette audance amoureuse. Enfin elle
triomphe d'une crainte bien puissante sur les esprit faibles, c'est
celle des Revenans; et ce nègre, courageux d'ailleurs,
qui croit aux spectres et aux loup-garoux, court la nuit avec empressement,
dès que l'espoir du plaisir le guide. Une jeune beauté
au teint d'ébène, qu'un conte de Zombi [footnote:
Mot créol qui signifie esprit, revenant]
fait trembler de tous ses membres, veille pour l'attendre, lui ouvre
une porte qu'elle sait faire mouvoir sans bruit, et n'a qu'une crainte,
c'est d'être trompée dans son attente.
Je le répète, la fidélité en amour
n'est le caractère du nègre dans aucun dees deux sexes,
et c'est le moment de dire que Saint-Domingue a offert des exemples
de superfétation d'autant plus certain, qu'un individu se
trouvait nègre et l'autre mulâtre. Aussi la jalousie
des nègres, multiplie-t-elles les querelles que la rivalité
produit. On ne saurait croire combien il y a de victimes des suites
de l'infidélité, et souvent les crimes occultes sont
appellés par une implacable vengeance. A cette cause des
fréquens combats de nègres entr'eux, se joint l'effet
de l'amour propre, qui tient à être nés dans
certaines contrées d'Afrique, ou à habiter certains
cantons de la Colonie, à ne se pas laisser devancer quand
on est cocher, etc., etc. Cet amout-propre produit quelquefois des
querelles sanglantes. On voit encore certains ateliers épouser
les démêlés de quelques-uns de leurs membres,
ou ceux d'un autre atelier aui a un maître de la même
famille, parce que l'usage est qu'alors les nègres s'appellent
entr'eux nègres-maîtres.
C'est à coups de poing ou de tête que ces différens
se vident, du moins entres les femmes, qui suppléent à
la force par l'acharnement. Mais d'autres fois, c'est avec des bâtons
d'un bois extrêmement dur, [71] qui ont de plus de légers,
noeuds, et dont le bout supérieur est trouvé bien
orné par un nègre, lorsque de petits cloux dorés,
recouvrent et arrêtent le morceau de cuir qui le garnit jusqu'au
tiers de sa longueur; c'est-à-dire, pendant environ dix pouces,
et qu'un autre morceau de cuir lui sert de cordon. Les nègres
manient ce bâton avec une grande dexterité, et comme
ils visent à la tête, les coups qu'ils portent sont
toujours graves. Aussi les combattans sont-ils bientôt ensanglantés,
et il n'est pas facile de les séparer lorsque la colère
les transporte, et lorsque le combat s'est engagé après
que chaque nègre mouillant son doigt de sa salive, l'a passé
sur la terre pour le rapporter sur sa langue, et que frappant ensuite
sa poitrine de sa main, et élevant ses yeux vers le Ciel,
il a ainsi fait, dans son opinion, les plus affreux des sermens.
La police leur a bien interdit ces bâtons, dont on les prive
assez souvent, mais ils sont si facilement remplacés, que
la précaution n'a que peu d'effet.
Ce bâton meurtrier sert aussi à faire briller l'adresse,
dans une espèce de lutte. On ne peut s'empêcher d'admirer,
avec quelle rapidité les coups sont portés et évités,
par deux nègres bien exercés. Ils se menacent, ils
tournent l'un autour de l'autre pour se surprendre, en tenant le
bâton et l'agitant toujours des deux mains; puis subitement
un coup est lancé, l'autre bâton le pare, et les coups
sont ainsi portés et ripostés alternativement, jusqu'à
ce que l'un des combattans soit touché par l'autre. Cette
joute, que j'ai fait graver aussi d'après un dessin anglais,
a ses règles comme l'escrime; un athlète nouveau replace
celui qui a été vaincu, et la palme est donnée
au plus adroit.
Il n'est pas naturel de parler de ces exercices des nègres,
soit à la danse, soit à ces joutes, sans dire un mot
de l'odeur qu'ils exhalent, et qui frappe l'odorat qui devrait y
être le plus accoutumé. Beaucoup de personnes l'attribuent
à un usage africain, celui de s'oindre d'huile de palme,
soit pour se défendre des insectes, soit pour animer la nuance
noire, soit enfin pour assouplir la peau & la rendre flexible;
mais à mains qu'on ne dise que l'effet de cette huile a une
influence qui non seulement ne cesse pas avec l'habitude de s'en
servir, mais qui passe aux générations future, il
est impossible d'expliquer: 1ò Comment l'Africain qui n'employe
jamais l'huile de palme à Saint-Domingue, y conserve de l'odeur.
2ò Pourquoi certain nègres créols qui ne s'en sont
jamais servi, exhalent une odeur fétide. 3ò Pourquoi il est
des nègres absolument inodores. 4ò Et enfin, par quelle singularité
il arrive que le mulâtre n'est pas toujours exempt de cette
odeur. C'est en vain, que certains individus cherchent à
combattre par la proprété la plus recherchée,
ces émanations qui ont deux caractères bien distincts,
puisque dans le uns elles sont fortes et pénétrantes,
tandis que dans d'autres elles sont fades et douceâtres. Les-unes
et les autres se distinguent bien de l'odeur qu'exhalent les nègres
qui arrivent frottés [72] d'huile de palme, par les soins
des marchands négriers, qui veulenet qu'une peau luisante
annonce la santé.
Je prie le Lecteur, de me permettre ici une observation.
Le nez est le trait le plus remarquable du visage, et celui qui
sert à caractériser la physionomie des nations; l'allongement
et l'applatissement du nez sont deux différenes, deux écarts
de la nature, mais il semble que la longueur du nez doive contribuer
à la perfection de l'organe, à la facilité
des sécrétions, et que les carnards doivent avoir
le sens de l'odorat moins parfait, moins étendu et être
plus sujet aux maladies du nez.
Les nègres qui habitent un pays sec et brûlant, dont
le sang est desséché par une transpiration excessive,
doivent avoir moins besoin de cet organe. Il a dû s'oblitérer
par le défaut d'usage, et la camusité a dû devenir
le trait distinctif de l'espèce.
La beauté n'étant qu'une idée d'ordre, née
de l'habitude eet de la ressemblance générale, les
négresses auront pu chercher à procurer à leurs
enfans ce trait national, en leur applatissant le nez. Il semble
encore que la camusité soit presque toujours accompagnée
de la grosseur des lèvres, et que la nature reprenne d'un
côté ce qu'elle perd de l'autre.
Les négrillons nés dans nos Colonies, qui ont la
même éducation physique et les mêmes alimens
qu'en Afrique, ont en général le nez moins épaté,
les lèvres moins grosses et les traits plus réguliers
que les nègres Africains. Le nez s'allonge, les traits s'adoucissent,
la teinte jaune des yeux s'affaiblit, à mesure que les générations
s'éloignent de leur source primitive, et ces nuances d'altération
sont très-sensibles. J'ai vu des nègres avec un nez
aquilin et fort long, et ce trait passer à tous les individus
de la même famille.
L'Archipel de l'Amérique est relativement un climat tempéré
pour les Africains. Les nègres sont très-sensibles
au froid et ne peuvent pas se passer de feu aux Antilles, tandis
que les Européens n'en approchent jamais que dans les hautes
montagnes,e t encore le soir seulement. Cette température
doit diminuer leur transpiration, et la nature qui cherche à
se débarasser, doit rétablir dans les enfans l'évacuation
de la membrane pituitaire, qui excitant l'organe, lui procure l'extension
nécessaire à son usage.
Les nègres Créols tirent vanité de ce trait
de ressemblance avec les Blancs, et effectent de se prévaloir
de ce qu'ils regardent comme une supériorité.
Serait-ce parce que l'humeur du nez aurait repris dans les Créols
le cours ordinaire, qu'ils ont en général moins d'odeur
que ceux de Guinée? Cette humeur infecte-t-elle la transpiration
chez ces derniers, corrompt-elle plus la matière de leurs
sueurs?
J'abandonne d'autant plus volontiers ces remarques aux physiciens,
[73] dont elles méritent peut-être l'attention, qu'ils
réfléchiront que les Indiens qui habitent au pays
très-chaud ont le nez long et point d'odeur, et je reprends
ce qui concerne les nègres de la Partie Française
de Saint-Domingue.
Une impression très-vive pour les Européens qui débarquent
pour la première fois dans l'une des Antilles, et à
plus forte raison à Saint-Domingue, c'est d'y voir autant
de figures noires [et à proportion aussi peu de visages
blancs.] Un des effets du sombre de cette nuance, sur laquelle
les claires semblent se fondre, est de faire que les Européens
soient un peu plus ou moins long-tems avant de pouvoir reconnaître
un nègre par les seuls traits de sa physionomie, et par conséquent
de le distinguer d'un autre nègre. J'avoue même que
toutes les fois que je suis revenu de France aux Colonies, j'ai
éprouvé un peu cet embarras; mais bientôt on
saisit et l'ensemble et les détails d'un visage noir, comme
ceux d'un visage blanc. Toutes les affections, toutes les passions
s'y peignent avec un caractère qui est propre à chacune
d'elles, et rien n'y est perdu, pas même la rougeur qui trahit
l'innocence en faveur du plaisir, quoique cette expression puisse
paraître étrange.
Les enfans nègres ont, à l'époque de leur
naissance, une peau dont las teinte rougeâtre laisserait indécis
sur leur couleur, si un léger bord noirâtre ne se faisait
pas remarquer autour des points que la pudeur veut qu'on cache,
et à la naissance des ongles. La maladie change aussi la
peau du nègre; elle prend alors une pâleur relative,
et la petite vérole y laisse des mouches d'un noir plus foncé
aux points où elle a marqué, lors même qu'elle
n'a pas creusé.
Le ton sombre de la peau des nègres, est cause que la vieillesse
se laisse moins lire sur leur figure, d'autant qu'ils n'ont presque
pas de barbe, et que leur chevelure laineuse ne blanchit que lorsqu'ils
sont très avancés en âge. Ce contraste des deux
couleurs a même quelque chose de plus frappant, et il ne peut
manquer d'être très remarqué, parce que tous
les nègres ont beaucoup de vénération pour
leurs vieillards. Ils iinculquent ce sentiment à leurs enfans
dès l'âge le plus tendre, et par l'empressement que
ceux-ci mettent dans leurs soins officieux, dès qu'ils sont
en état d'en avoir pour leurs vieux parens, on voit que la
leçon a réussi.
J'ajouterai que les nègres aiment assez à s'épiler
ou à user des ciseaux et du rasoir, pour avoir une peau sur
laquelle rien ne s'élève, et ce goût n'est pas
toujours exclusivement celui d'un sexe.
L'une des singularités les plus dignes d'observation, relativement
à la peau noire, s'offre quelquefois à Saint-Domingue,
je veux parler des Albinos ou Nègres-blancs,
comme on les nomme dans la Colonie. Il y en a toujours quelques-uns,
et il n'est même pas rare que les mères de ces blâfards
soient d'une teinte très-foncée. Il existe encore
[74] une Albinos au Cap qui a bien voulu se prêter
en 1783, à des observations dont le Lecteur ne sera pas privé
[***].
On voyait à la même époque, au canton de Maribaroux,
sur l'habitation Théard et veuve Poirier, une négresse,
mère de sept ou huit enfans, dont les premiers et les derniers,
provenus du même père, étaient Albinos,
tandis que les intermédiares qui en avaient un autre, étaient
noirs.
J'ai vu, au mois de Février 1788, Jean, surnommé
Jean blanc, dans la prison de Saint-Louis du Sud (où
il avait été mis pour avoir manqué à
la revue des milices). Ce nègre libre, créol de Cavaillon,
était Albinos, quoique ses huit frères ou
soeurs fussent nègres noirs, et il était marié
à une négresse, dont il avait alors cinq enfans tous
nègres.
Qu'il me soit permis, puisque je parle d'Albinos, de sortir
un instant de Saint-Domingue, pour observer qu'à Martinique,
au quartier du Vauclain, une négresse de M. Lambert Donce,
fit deux jumeaux, dont l'un eetait nègre et l'autre Albinos.
Cette altération de la peau des nègres, n'est pas
la seule qu'elle donne lieu de remarquer; il en est une autre, qui
semble être la graduation [75] entre le nègre et l'Albinos.
Elle consiste dans des marques ou taches plus ou moins grandes,
et avec des nuances qui varient depuis le roussâtre, jusqu'au
blanc laiteux. Tout le monde connaît ce que Buffon a publié
d'une négresse pie, et à la symêtrie près
de ces taches, qui est un phénomène très-rare,
on voit souvent des nègres ainsi marqués, soit sur
le corps entier, soit sur une partie, et quelquefois sur un membre
seulement.
Parmi les nègres, le noir foncé de la peau est une
beauté. Ils savent que des yeux vifs et des dents blanches,
tranchent mieux sur ce fond très-rembruni, et la coquetterie
est de toutes les couleurs. Elle se montre aussi dans les vêtemens
des nègres, tout simples qu'ils sont: donnons-en une idée.
Une chemise et une colutte, voilà pour le nègre;
et même il en est qui no'ont que la culotte. Cette chemise
et cette culotte sont quelquefois de la même toile, d'autres
fois de toiles différentes, et c'est déjà une
espèce de recherche. La culotte longue ou courte est une
autre combinaison; mais chez les nègres cultivateurs elle
est toujours courte. Dans la chemise, le collet, les poignets, les
épaulettes sont quelquefois [76] différens du reste,
et c'est un nouveau conseil de la mode. Un nègre, pour peu
qu'il ne soit point paresseux, a plusieurs rechanges, et
pour les dimanches, les fêtes et les jours de marque, la chemise
et la culotte sont blanches. Un chapeau plus ou moins beau, mais
presque toujours rabattu, une plus grande finesse dans la toile,
l'addition d'une veste, et enfin celle des souliers, car les nègres
ont les pieds nus, et s'en servent même adroitement pour prendre
quelque chose à terre avec les orteils, comme ils le feraient
avec les doigts de la main; tels sont les divers degrés que
parcourt le luxe, auxquels il faut cependant ajouter que des mouchoirs,
plus ou moins chers, sont sur la tête, au cou et dans le poches,
de manière que tel nègre très-petit-maître,
peut offrir sur lui une dépense qu'on ne payerait pas avec
di louis de France, et souvent sa garde-robe vaut quatre ou cinq
fois autant. Il est aussi des nègres, espèce desquels
les négresses se disputent le plaisir de les faire paraître
plus élégans, [car partout il est des hommes qui
ne rougissent pas de se faire payer de leurs soins et les nègres
connoissent peu le scrupule à cet égard.]
Pour une négresse, une chemise, une jupe et puis un mouchoir
qui couvre la tête, voilà le vêtement ordinaire.
Mais de combien de nuances il est susceptible, depuis la grosse
toile de Vitré en Bretagne, le Brin et le Ginga,
jusqu'à la toile de Flandres et la baptiste! Et ce mouchoir
qui ceint le chef, la mode a-t-elle jamais rien trouvé qui
se prêtait mieux à tous ses caprices, à tour
ce qu'elle a de gracieux ou de bisarre. Tantôt il est simple,
et n'a d'autre valeur que dans ses contours; tantôt la forme
de la coiffure exige que dix ou douze mouchoirs soient successivement
placés les uns par-dessus les autres, pour former un énorme
bonnet, dont le poids demande une force d'équilibre, qui
rappelle l'adresse étonnante avec laquelle les nègres
des deux sexes portent sur leurs têtes des vases remplis de
liquide, et parcourent avec rapidité de longs espaces, sans
avoir besoin de leurs mains. Quel luxe quand le moindre de ces douze
mouchoirs coûte un demi-louis de France, et qu'on songe que
celui du dessus ne pouvant être mis plus de huit jours, il
faut avoir des supplémens! Le mouchoir de cou qui doit, pour
l'élégance, être assorti à celui de la
tête, augmente la dépense, et ceux de poche la portent
très-haut.
Il est cependant beaucoup de négresses, qui, quoique très-bien
mises, suppriment le mouchoir de cou. Je n'ai pas besoin de dire
que ce sont les jeunes, et celles chez qui ce mouchoir cacherait,
et une jolie taille, et des contours heureux. De beaux pendans d'oreille
d'or, dont la forme carie, des coliers à grains d'or mêlés
de grenats, ou bien de grenats seulement, ajoutent à l'ornement,
ainsi que des bagues d'or. Un beau chapeau uni de castor blanc et
noir, ou ayant un ruban de soie ou d'or autour de la forme, ou même
enrichi d'un large [77] bordé d'or, indique encore un ton
plus élevé, ainsi que le corset; et enfin le casaquin,
à la façon des Blanches, puis des souliers de cuir
en forme de mûles, et par fois même des bas.
On aurait peine à croire jusqu'à quel point, la dépense
d'une négresse esclave peut aller; elle met toute sa gloire,
et une de ses plus douces jouissances, à avoir beaucoup de
linge. Jamais elle ne se trouve assez de mouchoirs ni de deshabillés,
et une manie qu'elles ont presque toutes, c'est de se les emprunteer
réciproquement. La plus grande marque d'amour qu'on puise
donner à une négresse, c'est de lui faire couper
des cotes; c'est-à-dire, de la conduire ou de l'envoyer
chez un marchard, pour choisir les superbes mousselines, les indiennes
et les perses, dont elle se fait des jupes. Combien d'entr'elles
savent, par un manège étudié, inspirer l'espoir
à de crédules amans, déjà dupes depuis
long-tems, lorsqu'ils s'apperçoivent que leurs présens
ne leur acquièrent aucun droit! On a vu des négresses
qui avaient jusqu'à cent deshabillés, qu'on ne pouvait
évaluer à moins de deux mille écus de France.
Un grand plaisir pour elles, c'est de faire ce qu'elles appellent
l'assortiment; c'est-à-dire, qu'à certaines fêtes
solennelles, elles s'habillent plusieurs d'une manière absolument
uniforme, pour aller se promener ou danser. On fait plus fréquemment
l'assortiment avec une bonne amie qui est la confidente, celle dont
on ne peut pas se passer. Cet attachement extrêmement vif,
est par cela même peu durable; car il faut le dire, les perfidies,
les trahisons viennent trop souvent de la bonne amie; et quand le
jour de la haine est arrivé, il n'est pas d'injures qu'elles
n'inventent, et des paroles on en vient presque toujours aux mains.
On se rappelle bien alors le vieils adage: Amitié de
femmes, de l'eau dans un panier.
Ce c'est pas seulement dans les villes, que le luxe des esclaves
est très-apparent. Dans plusieurs ateliers, celui qui a manié
la houe ou les outils pendant toute la semaine, fait sa toilette
pour aller le dimanche à l'église ou au marché,
et l'on aurait de la peine à reconnaître sous des vêtemens
fins. Cette métamorphose est encore plus grande pour la négresse
qui a pris une jupe de mousseline et ses mouchoirs de Paliacate
our de Madras. Je l'assure ici, il est bien peu de nègres
exempts de reproches, lorsqu'on les voit couverts de haillons, et
lorsqu'enfin on ne peut leur en faire, c'est à la mauvaise
administration des maîtres qu'ils s'adressent, et peut-être
justement encore, à l'administration publique.
Les nègres, tels qu'ils sont dans la Colonie, montrent en
général plutôt le courage de la résignation,
que celui de la bravoure; néanmoins dans les circonstances
où l'on a eu besoin de cette dernière qualité,
on a eu à se louer de l'épreuve, pourvu toutefois
que les nègres [78] aient alors avec eux des Blancs, pour
les rassurer et pour leur donner de la confiance. Leur résignation
est entière dans les douleurs physiques, et j'en ai vu soumis
à des opérations très-douloureuses, où
ils étouffaient la plainte. Lorsque le crime les mène
à la mort, ils y vont avec une fermeté qui ressemble
quelquefois à l'insensibilité. Il en est dont l'âme
fière, élevée, rougirait de la moindre bassesse.
Le chagrin a sur eux beaucoup d'empire, et il agit avec la rapidité
qu'on lui connaît dans tous les climats chauds, parce que
l'imagination plus activee, y est aussi plus facile à frapper.
On a vue des nègres que la contrainte et une vie trop monotone,
affectaient singulièrement. J'en citerai deux traits.
Sur l'habitation des Glaireaux, au Quartier-Morin, un nègre
nommé Jean-Baptiste, détesant le travail
de la culture, imagine pour s'en débarrasser, de tailler
sur les dimensions de son bras droit, un bras de bois assex dur,
et pendant plusieurs mois, il exerce sa main gauche à couper
le poignet du bras de bois avec sa serpe. Lorsqu'enfin il se croit
assez sûr de son coup, il place la vraie main droite qu'il
ne pût cependant amputer qu'au quatrième coup.
Un autre nègre de l'habitation Dubuisson, dans la paroisse
du Trou (sucrerie dont la sage administration mériterait
d'être prise pour modèle dans toute la Colonie), était
sujet à déserter et à des maladies qui étaient
la suite de son libertinage et dont le traitement le faisait tenir
dans une sorte de gêne. Un premiere jour de l'an, il affile
son couteau, et d'un seul coup il se rend eunuque. [Les négresses
lui reprochant sa barbarie: Hé, bien dit-il, ma chair, n'est-elle
pas à moi!]
Je n'ajouterai pas d'autres détails du même genre,
on n'est que trop instruit de la facilité qu'ont certain
Africains à s'étouffer avec leur langue et de la frivolité
des motifs qui les portent à employer ce moyen.
Des personnes concluant de l'énergie de quelques nègres
pour les peindre tous, on dit qu'il serait facile d'en faire promptement
des hommes très-clairés, dont les succès seraient
glorieux pour l'humanité entière, et à l'appui
de cette opinion ils ont rapporté des faits qui prouvent
que des nègres se sont distingués par des actions
recommandables dans differens genres et même par une espèce
de savoir.
D'autres personnes au contraire, puisant leurs argumens dans des
actes aussi réels et qui prouvent la plus honteuse ignorance
et un penchant bien fort pour le vice, ont affirmé que les
nègres sont ujne espèce abâtardie et dégénérée,
et peu s'en est fallu qu'ils n'imitassent ce concile, aussi injuste
que bisarre, où agita la question de savoir si les femmes
avaient un ame, elles qui avertissement l'homme de l'existence de
la sienne.
La verité, dit-on sans cesse, n'est pas dans les extrêmes,
et les deux opinions que je cite sur le nègre le prouvent
encore; car elles sont [79] également erronées. Qui
oserait se charger de démontrer que l'influence de léducation
peut ou ne peut pas s'étendre à tel ou tel objet?
Qui peut savoir jusqu'à quel point les causes physiques secondent
ou contrarient l'éducation? Qui peut même désigner
d'une manière infaillible le système d'éducation
qui convient le mieux à tel peuple donné? [Et
ses effets possibles sur des générations successive
lorsque cette influence est permanent?] Ce problème,
tout-à-la-fois, métaphysique moral, physique et d'économie
politique n'est pas résolu, ni même entamé par
des déclamations où une fausse philosophie adopte
tout d'un côté et où la mauvaise foi nie tout
de l'autre. Le fait actuel c'est que le nègre est dans un
état de dégénération réelle comparativement
à l'européen civilisé. Cet état est
tel qu'il autorise à soutenir que cette dégénération
qui est, peut-être, l'ouvrage des siècles, voudrait
d'autres siècles pour que ses effets généraux
disparussent tout-à-fait et un concours de causes et de volontés
dont il est difficile de supposer la réunion subite, quelque
séduisant que cet espoir puisse être.
Les nègres n'ont que fort peu d'idées de calcul et
ils comptent avec des grains de maïs ou des pois, en variant
les espèces ou les grosseurs pour indiquer les différentes
pièces de monnoie. Jamais ils n'ont une notion exacte de
leur âge, et l'on ne parvient pas même à leur
en faire retenir l'époque. Ce qui est passé depuis
dix ans leur semble à une distance qu'ils confondent avec
une autre distance double et triple. Leur mémoire est très-fautive
et les trompe souvent. Il leur faut de très-grands événemens
pour leur tenir lieu de dates, et ce qui les étonne le plus
dans les Blancs, c'est l'écriture, c'est la communication
des idées, et quand ils disent que les Blancs auraient réputé
les nègres sorcier s'ils avaient fait cette précieuse
découverte, ils conviennent assez qu'ils ne sont pas très-éloignés
de nous croire un peu familiarisés avec le démon.
Ce mot me rappelle ce que quelques nègres disent de leur
origine.
Selon eux, Dieu fit l'homme et le fit blanc; le diable qui l'épiait
fit un être tout pareil; mais le diable le trouva noir lorsqu'il
fut achevé, par un châtiment de Dieu qui ne voulait
pas que son ouvrage fût confondu avec celui de l'Espirit Malin.
Celui-ci fut tellement irrité de cette différence,
qu'il donna un soufflet à la copie et la fit tomber sur la
face, ce qui lui aplatit le nez et lui fit gonfler les lèvres.
d'autres nègres moins modestes disent que le premier homme
sortit noir des mains du Créateur et que le Blanc n'est qu'un
nègre dont la couleur est dégénérée.
J'ai déjà dit quelque chose de l'opinion des nègres
sur les morts dont ils racontent toutes les fables que les vieilles
de tous les pays font aux enfans. De là le zèle qu'ils
mettent aux funérailles, et qui a un caractère différent
quand il se rapporte aux Blancs ou aux nègres. [80] Ce qui
est commun ce sont les hurlemens, les cris de désespoir et
les démonstrations d'une douleur déchirante. Quel
dommage que pour la plupart ce ne soit qu'une coutume, qui au fond
n'est pas plus forte que celle de louer en Europe des hommes pour
porter des habits de deuil. C'est à des momens convenus de
la cérémonie funèbre que ces cris éclatent,
et l'on cite même à ce sujet une anecdote vraie ou
fausse qui, au surplus, peint bien un enterrement ou assistent des
nègres. Des cris s'étant fait entendre, une négresse
qui avait un grand crédit sur les autres, les interrompit
en leur disent: pencore crié, mon va ba zot' la voi.
«Ne criez point encore, je vous donnerai le signal».
Arrivées à la fosse, les négresses font mine
de s'y jetter, elles se débattent pour s'arracher à
celles qui les retiennent, et dans ces combats, les convulsions
et les pamoisons ont leur place.
Si l'on enterre un nègre, les autres accompagnent aussi
le corps; quelquefois même avec un tambour, en chantant l'éloge
du défunt, et en battant des mains. L'on fixe ensuite à
un jour qui laisse le tems des préparatifs, ce qu'on appelle
un service, c'est-à-dire, un grand repas où l'on mange
bien et bois encore mieux, et qui se termine quelquefois qui font
les frais de cette cérémonie, qui n'est rien moins
que lugubre. J'eus le malheur de perdre un jeune nègre Mongongue,
nommé Castor, le 29 Novembre 1782, et les nègres firent
son service le 25 Décembre. Je contribuai même pour
le repas, ce que font beaucoup de maîtres.
Quand un esclave meurt ayant des enfans, ils se partagent ce qu'il
a laissé; les parens succèdent à défaut
d'enfans. Enfin si cet ordre de succession manque, on distribue,
evec l'agrément du maître, les effets à d'autres
nègres qui ont des enfans, et lorsqu'on peut établir
que le défunt a eu l'intention de disposer de son petit pécule,
sa volonté est accomplie comme sacrée.
Le deuil des nègres consiste à se vêtire de
blanc durant plusieurs jours, et à avoir le mouchoir de tête
plié en demi-mouchoir, mis sans aucun soin, et avec les deux
bouts pendans par derrière.
Je ne suis pas assez injuste pour prétendre que les larmes
des nègres sont toujours étudiées; il est des
nègres qui pleurent parce que leur coeur est déchiré,
dont les yeux se mouillent lorsque long-tems encore après,
ils parlent de quelques objets qui leur étaient chers, et
parmi lesquels ils comptent des maîtres qu'ils ont aimés
et servis avec une estimable fidélité.
J'ai à parler maintent du langage qui sert à tous
les nègres qui habitent la colonie française de Saint-Domingue.
C'est un français corrompu, auquel on a mêlé
plusieurs mots espagnols francisés, et où les termes
marins ont aussi trouvé leur place. On concevra aisément
que ce langage, qui n'est qu'un vrai jargon, est souvent [81] inintelligible
dans la bouche d'un vieil Africain, et qu'on le parle d'autant mieux,
qu'on l'a appris plus jeune. Ce jargon est extrêmement mignard,
et tel que l'inflexion fait la plus grande partie de l'expression.
Il a aussi son génie, (qu'on passe ce mot à un Créol
qui croit ne le pas profaner), et un fait très-sûr,
c'est qu'un Européen, quelque habitude qu'il en ait, quelque
longue qu'ait été sa résidence aux Isles, n'en
possède jamais les finesses.
Je n'ignore cependant pas que le langage créol a donné
lieu à plusieurs critiques. Il en est une fort amère,
consignée dans un ouvrage intitulé: Voyage d'un
Suisse dans différentes Colonies d'Amérique.
Il est vrai qu'on a pris une meethode fort sûre pour le décrier,
c'est de faire du Créol-Suisse, et d'en conclure
que ce langage est misérable. je me range à l'avis
de l'auteur, mais il faut avouer que son baragouin ne passera pour
du créol, qu'aupres de nos savans, qui en introduisent un
du même genre sur les théâtres, et qui persuadent
aux Parisiens que c'est le véritable. La prétendue
lettre du Suisse n'a jamais été écrite que
par lui, ou par quelqu'un qui a voulu s'amuser de sa crédulité.
J'en appelle aux séduisantes Créoles, qui ont adodpté
ce patois expressif pour peindre leur tendresse! [Oh! je le
vois, elles ne voudront pas d'amans Suisses ou ils auront abjuré
auparavant l'erreur de leur compatriote vrai ou supposé.]
Il est mille riens qu l'on n'oserait dire en français, mille
images voluptueuses que l'on ne réussirait pas à peindre
avec le français, et que le créol exprime ou rend
avec une grace infinie. Il ne dit jamais plus que quand il employe
les sons inarticulés, dont il a fait des phrases entières.
Le Chia, le Bichi même, qu'on a tant voulu
ridiculiser, est-il un terme de dédain qui renferme plus
de sens? Et pour qu'on ne prétende pas que je crée
des merveilles imaginaires, je vais rapporter une chanson bien connue,
qui fera voir si le langage créol est un jargon insignifiant
et maussade. Elle a été composée, il y a environ
quarante ans, par M. Duvivier de la Mahautière, mort Conseiller
au Conseil du Port-au-Prince. J'en présente, en même
tems, la traduction versifiée par un créol, qui, aux
dépens de son amour-propre, n'a cherché qu'à
conserver, presque ligne pour ligne, le sens littéral qu'une
imitation libre aurait empêché de saisir.
Sur l'Air: Que ne suis-je la fougère!
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