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From Vaudoux to Voodoo

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Eh! Eh! Bomba!

Moreau de Saint-Méry....

[Introductory Note including some background on the author and the publication of his Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie Française de l'isle Saint-Domingue (Philadelphia, 1797).

The importance of the pages on vaudoux in his discussion of Des esclaves créols]. Brief outline of previous chapters and summary of this one, with internal links to other topics covered here (eg language, clothing, sexual mores etc) as well as vaudoux.

Long footnotes in pop-ups?


Des esclaves créols

Les nègres Créols naissent avec des qualités physiques et morales, qui leur donnent un droit réel à la supériorité sur ceux qu'on a transportés d'Afrique, et ce fait qu'ici la domesticité a embelli l'espèce, en appuyant une vérité de l'Historien sublime de la nature, pourrait peut-être fournir matière à douter par rapport aux excès qu'on a reproché au despotisme des maîtres.

Il est aisé de sentire cependant, que les qualités du nègre Créol ont elles-mêmes des degrès de comparaison, parce que le produit de deux nègres Créols, par example, a de l'avantage sur celui de deux nègres Bambaras, et ainsi des autres combinaisons et du croisement de peuples différens; et cette dernière raison est peut-être même, une des plus influentes. A l'intelligence, le nègre Créol réunit la grace dans les formes, la souplesse dans les mouvemens, l'agrément dans la figure, et un langage plus doux et privé de tous les accens que les nègres Africains y mêlent. Accoutumés, dès leur naissance, aux choses qui annoncent de la monnoie; de manière qu'il veut obstinément la pièce qu'on lui a dit d'exiger, ou il refuse de vendred. Il n'est aucun objet pour lequel on ne préfère les nègres Créols, et leur valeur est toujours, toute choses égales d'ailleurs, d'un quart, au moins, au-dessus de celle des Africains. Une prédilection assez générale, fait préférer les nègres Créols pour les détails domestiques, et pour les différens métiers. Il est assez simple, qu'étant élevés avec des Blancs, ou sous leurs yeux, ces derniers se les attachent d'une manière plus immédiate, et qu'on leur destine des soins moins pénibles, et une vie qui a aussi plus de douceurs, notamment celle d'une nourriture plus agréable et plus facile.

Le développement dans les enfans nègres, eset communément plus rapide chez les Créols, que chez ceux qui sont conduits d'Afrique en très-bas âge, sans doute parce que la nature souffre toujours une révolution pour les acclimater. Les jeunes négresses Créoles sont aussi plutôt pubères, que les jeunes Africaines. Il me semble qu'on peut attribuer cette dernière différence, à la précocité des jouissances qui troublent l'ordre physique et perventissent l'ordre moral, et auxquels la négrite Créole a plus d'occasions de se livrer. C'est surtout dans les [60] villes, que la corruption, des moeurs offre de fréquents exemples de femmes qui n'ont pas été enfans assez long-tems. J'affligerais encore, sans cesser d'être vrai, si j'ajoutais que cette fatale anticipation est quelquefois le résultat d'un calcul dont le profit est pour les mères, que la seule idée de ce trafic devrait révolter; d'autant qu'elles savent qu'une négresse, dans quelque lieu qu'elle soit née, reste toute sa vie dans une espèce de dépendence de l'homme qui moissonna la plus précieuse de toutes les fleurs, lors même qu'elle ne l'aime pas, et ce qui est plus étrange encore, lors même qu'elle ne l'a jamais aimé. On n'a pas assez réfléchi, que l'une des causes qui doit s'opposer le plus à la reproduction des nègres, ce sont les maternités hâtives, ou les abus qui retardent l'époque de la maternité.

Les négresses accouchent avec une grand facilité, et à peine les douleurs les avertissent-elles assez tôt, pour qu'elles puissent s'y disposer. Il est même assez singulier, de voir une négresse revenir du travail, chargée d'une pierre, sous le poids de laquelle ses muscles se gonflent, et qui se presse autant qu'elle le peut, avec ce fardeau volontaire, pour gagner le lieu où elle doit accoucher, persuadée que sans cette compression, elle n'aurait pas le tems d'arriver.

On ne s'occupe malheureusement pas assez, d'avoir des sages femmes instruites, et je ne puis m'empêcher de dénoncer ici à l'humanité et à la raison, l'usage où sont plusieurs d'entr'elles, d'épuiser en efforts pénibles et quelquefois dangereux, les forces de celle qui va accoucher, sous l'absurde prétexte de l'aider, et comme elles le disent elles-mêmes, de lui faire servir ses douleurs. On voit des Blanches qui partagent cette erreur, et qui poussent l'ineptie jusqu'à frapper violemment la malheureuse que les souffrances accablent, afin que l'excès même de ces souffrances devienne un secours. Je me suis demandé pourquoi les apologistes de ce remède bisarre, ne se le faisaient pas administrer.

On ne peut donner assez de louanges aux sentimens que l'amour maternel a placé dans le coeurs des négresses. Jamais les enfans, ces faibles créatures, n'eurent de soins plus assidus; et cette esclave qui trouve le tems de baigner chaque soir ses enfans et de leur donner du linge blanc, est un être respectable. Elles nourissent long-tems, et même si l'on ne leur imposait pas l'obligation du sevrage, elles prolongeraient encore ce terme. Il y a d'autant plus de mérite dans la durée de l'allaitement, que les mères nourrices passent pour très-exactes à éviter alors tout commerce suspect, si l'on en excepte avec le père de l'enfant, qu'un préjugé universel dit qu'on peut ne pas comprendre dans le scrupule général.

C'est à l'orgueil de la maternité, que la plupart des négresses sacrifient l'un des charmes les plus séduisans de la beauté, celui d'une jolie gorge. Elles affectent de l'aplatir pour qu'on les traite en mères; [61] et il est assex singulier de voir des femmes occupées de perdre des appas, qu'on cherche tant à conserver ailleurs. Il est donc peu commun de voir des négresses avec un beau sein, quoiqu'il soit ridicule de croire, du moins à l'égard de celles qui sont en Amérique, à ces tetons qu'elles jettent, dit-on, par-dessus leurs épaules, à des enfans qui ne savent comment saisir ces monstrueux vases à lait.

Une autre preuve du prix que les négresses attachent à la maternité, c'est l'usage où sont plusieurs d'entr'elles de se faire désigner par le nom de mère de leur fils aîné; ainsi une négresse dont le fils s'appelerait Louis, serait Man-Louis; ce genre de vanité peut bien en valoir d'autres.

Quel dommage que des idées d'incontinence, et quelquefois des idées chagrines, portent des mères à ravir l'existence à leur fruit, avant même qu'il ait vu le jour! Je trahirais la vérité, si je taisais que cet outrage fait à la nature est même assez commun parmi les négresses des villes ou de leurs environs, et que réuni au mal de machoire ou tétanos, que la haine et la jalousie savent multiplier, il détruit un grand nombre d'êtres. Ces avortemens, et ce que j'ai dit de l'inexpérience des accoucheuses, expliquent assez pourquoi il est tant de négresses sujettes aux maladies hystériques, que de vieilles matrones savent encore aggraver, en se faisant guérisseuses du mal de mère.

C'est d'ailleurs une manie générale de tous les nègres, d'aimer à se droguer. Il est même reçu parmi eux, qu'un médecin est sans talens lorsqu'il ne donne pas beaucoup de remèdes. Aussi, en reçoivent-ils de plusieurs mains, ainsi que de la nourriture; parce que, selon eux, la médecine des Blancs fait périr le plus grand nombre des malades par la diète.

En santé, le nègre peur mériter la qualité de sobre, quoiqu'il se montre gourmand et même goulu, dans les occasions où il trouve à manger avec profusion. Content de peu dans sa vie commune, il est peur-être de tous les hommes celui qui consomme le moins d'alimens, surtout comparativement à son travail. Nourri de cassave, de racine peu succulentes ou de grains qui semblent plus pesans que nutritifs, il recherche avec avidité les viandes et le poisson salé; d'abord parce qu'ils corrigent l'insipidité de ses autres alimens, que le piment combat encore, et parce qu'en les mangeant souvent crus, du moins le poisson, il économise encore les instans dont il a la disposition.

Le nègre n'a d'autre règle pour manger, que son appetit. Assez ordinairement il ne fait que deux repas, l'un vers dix ou onze heures du matin, et l'autre vers cinq heures du soir. Il aime à réunir plusieurs mêts dans le même plat, et même dans chaque bouchée. Un couïs, (demo-calebasse), une assiette,s'il est plus opulent, contient tout ce qui doit faire son repas, et il n'a d'autre couteau, d'autre cuillière, d'autre fourchette, que ses doigts et ses dents. Un grand plaisir pour [62] lui, c'est de causer en mangeant, et s'il se trouve plusieurs nègres ensemble, chacun a son assiette, ou bein chacun puise à son tour dans un plat commun. C'est le moment des contes, qu'interrompent de grands éclats de rire. La saillie, l'épigramme, car le nègre est railleur, animent les convives et l'hyperbole est admise pourvu qu'elle amuse. Quand on a fini de manger, chacun boit un énorme coup d'eau, le seul de tout le repas. Ce n'est pas que les nègres, même Créols, n'aiment le tafia, mais c'est le plus petit nombre, et les ivrognes sont bien plus rares parmi eux, que chez la portion du peuple d'Europe privée d'éducation.

Dès qu'on a fini de manger, on se lave les mains et surtout la bouche, avec un soin extrême; ce sont principalement les négresses, qui le prennent exactement. Il est même assez commun de leur voir un petit morceau de bois, au bout d'une liane savoneuse, qu'elles mâchent d'abord pour en former une espèce de brosse, et qui leur sert à frotter, plusieurs fois dans le jour des dents qui ne sont cependant pas toujours aussi saines que blanches, surtout celles des négresses créoles.

Cela conduit à dire que la propreté est un des caractères des nègres et singulièrement des femmes. Elles recherchent l'eau sans cesse, et lors même qu'elles sont réduites à n'avoir que des vêtemens malpropres, leur corps est fréquemment plongé dans le bain d'une eau vive et courante; à moins qu'elles ne soient forcées de se contenter de l'eau pluviale qu'elles ont recueillies ou que des puits leur donnent. Cette habitude si heureuse dans un climat chaud, contribue encore à augmenter la fraîcheur de leur peau qu'on sait être comparativement plus grande que celle des femmes des climats froids. Aussi les Turcs qui méritent qu'on les regarde comme de bons juges en ce genre, préfèrent-ils (selon Bruce), dans la saison brûlante, l'Éthiopienne au teint de jais à l'éclatante Circassienne. C'est encore par propreté que les négresses s'imposent certaines abstinences périodiques, et il serait désirable qu'elles voulussent aussi se priver alors de leurs bains frois qui deviennent un principe d'obstruction et d'autres accidens causés par la répercussion.

Puisque je parle d'abstinence je ne puis en taire une dont le motif est la crainte bisarre d'un châtiment qui doit, selon les nègres, assimiler un instant à l'espèce canine ceux qui osent sacrifier à l'amour durant toute la Semaine Sainte. Il m'a été impossible de remonter à l'origine d'une pareille opinion, et j'ai seulement vu plusieurs fois une foule de nègres prodiguant dans les rues des huées à des individus que l'on prétendait avoir trouvés subissant la punition; mais aussi l'effroi s'évanouit-il à l'instant ou l'horloge fait commencer le jour de Pâques.

Les nègres aiment le tabac en poudre avec une sorte de fureur et ceux d'Afrique y réunissent l'habitude de fumer que les femmes [63] partagent. Le jeu est encore une de leurs passions et le jeu de hasard, c'est-à-dire avec des dez, ou avec trois des petites coquilles des Maldives appelés coris et dont il faut pour gagner, que deux au moins soient tournées du même côté. Il est peu de nègres qui entendent quelque chose aux jeux de cartes, si ce n'est à ceux d'une extrême simplicité. Ils aiment aussi les paris et ils en ont une occasion dans les combats des coqs qu'ils élèvent avec ce dessein.

Mais ce qui ravit les nègres, soit qu'ils aient reçu le jour en Afrique, soit que l'Amérique ait été leur berceau, c'est la danse. Il n'est point de fatigue qui puisse les faire renoncer à aller à de très-grandes distances, et quelquefois même pendant la durée de la nuit, pour satisfaire cette passion.

La danse nègre est venue avec ceux d'Afrique à Saint-Domingue, et pour cette raison même elle est commune à ceux qui sont nés dans la Colonie et qui la pratiquent presque en naissant: on l'y appelle Calenda.

Pour danser le Calenda les nègres ont deux tambour faits, quand ils le peuvent, avec des morceaux de bois creux d'une seule pièce. L'un des bouts est ouvert, et l'on étend sur l'autre une peau de mouton ou de chèvre. Le plus court de ces tambours est nommé Bamboula, attendu qu'il est formé quelquefois d'un très-gros bambou. Sur chaque tambour est un nègre à califourchon qui le frappe du poignet et des doigts, mais avec lenteur sur l'un et rapidement sur l'autre. A ce son monotone et sourd se marie celui d'un nombre, plus ou moins grand, de petites calebasses à demi remplies de cailloux ou de graines de maïs et que l'on secoue en les frappant même sur l'une des mains au moyen d'un long manche qui les traverse. Quand on veut rendre l'orchestre plus complet on y associe le Banza, espèce de violon grossier à quatre cordes que l'on pince. Les négresses disposées en rond règlent la mesure avec leurs battemens de mains et elles répondent en choeur à une our deux chanteuses dont la voix perçante répète ou improvise des chansons; car les nègres possèdent le talent d'improviser et c'est lui surtout qui sert à montrer tout leur penchant pour la raillerie.

Des danseurs et des danseuses toujours en nombre pair, vont au milieu du cercle (qui est formé dans un terrain uni et en plein air) et se mettent à danser. Chacun affecte une danseuse pour figurer devant elle. Cette danse que l'on voit gravée dans mon Atlas et qui offre peu de variété, consiste dans un pas où chaque pied est tendu et retiré successivement en frappant avec précipitation, tantôt de la pointe et tantôt du talon sur la terre, d'une manière assez analogue au pas de l'Anglaise. Le danseur tourne sur soi-même ou autour de la danseuse qui tourne aussi et change de place en agitant les deux bouts d'un mouchoir qu'elle tient. Le danseur abaisse et lève alternativement les bras en gardant les coudes près du corps et le poing [64] presque fermé. Cette danse à laquelle le jeu des yeux n'est rien moins qu'étranger est vive et animée, et une mesure exacte lui prête des graces réelles. Les danseurs se succèdent à l'envi, et il faut souvent qu'on fasse cesser le bal, que les nègres n'abondonnent jamais qu'à regret.

Une autre danse nègre, à Saint-Domingue, qui est aussi d'origine Africaine c'est le Chica, nommé simplement Calenda aux Iles du Vent, Congo à Cayenne, Fandangue en Espagne etc. Cette danse a un air qui lui est spécialement consacré et où la mesure est fortement marquée. Le talent pour la danseuse est dans la perfection avec laquelle elle peut faire mouvoir ses hanches et la partie inférieure de ses reins en conservant tout le reste du corps dans une espèce d'immobilité que ne lui fait même pas perdre les faibles agitations de ses bras qui balancent les deux extrémités d'un mouchoir ou de son jupon. Un danseur s'approche d'elle, s'élance tout-à-coup, et tombe en mesure, presqu'à la toucher. Il recule, il s'élance encore et la provoque à la lutte la plus séduisante. La danse s'anime et bientôt elle offre un tableau dont tous les trait d'abord voluptueux, deviennent ensuite lascif. Il serait impossible de peindre le Chica avec son véritable caractère, et je me bornerai à dire que l'impression qu'il cause est si puissante que l'Africain ou le Créol de n'importe quelle nuance, qui le verrait danser sans émotion passerait pour avoir perdu jusqu'aux dernières étincelles de la sensibilité.

Le Calenda et le Chica ne sont pas les seules danses venues d'Afrique dans la Colonie. Il en est un autre que l'on y connait depuis longtems, principalement dans la partie Occidentale, et qui porte le nom de Vaudoux.

Mais ce n'est pas seleuement comme un danse que le Vaudouxé mérite d'être considéré, ou du moins il est accompagné de circonstances qui lui assignent un rang parmi les institutions où la superstition et des pratiques bisarres ont une grande part.

Selon les nègres Aradas, qui sont les véritables sectateurs du Vaudoux dans la Colonie, et qui en maintiennent les principes et les règles, Vaudoux signifie un être tout-puissant et surnaturel, dont dépendent tous les événemens qui se passent sur ce globe. Or, cet être c'est le serpent non venimeux, ou une espèce de couleuvre, et c'est sou le serpent non venimeux, ou une espèce de couleuvre, et c'est sou ses auspices que se rassemblent tous ceux qui professent la même doctrine. Connaissance du passé, science du présent, prescience de l'avenir, tout appartient à cette couleuvre, qui ne consent néanmoins à communiquer son pouvoir, et à prescrire ses volontés, que par l'organe d'un grand-prêtre que les sectateurs choississent, et plus encore par celui de la négresse, que l'amour de ce dernier a élevé au rang de grand-prêtresse.

Ces deux ministres qui se disent inspirés par le Dieu, ou dans les- [65] quels le don de cette inspiration s'est réellement manifesté pour les adeptes, portent les noms pompeux de Roi et de Reine, ou celui despotique de maître et de maîtresse, ou enfin le titre touchant de papa et de maman. Ils sont, durant toute leur vie, les chef de la grande famille du Vaudoux, et ils ont droit au respect illimité de ceux qui la composent. Ce sont eux qui déterminent si la couleuvre agrée l'admission d'un candidat dans la société; qui lui prescrivent les obligations, les devoirs qu'il doit remplir; ce sont eux qui reçoivent les dons et les présens que le Dieu attend comme un juste hommage; leur désobéir, leur résister au Dieu lui-même, c'est s'exposer aux plus grand malheurs.

Ce système de domination d'une part, et de soumission aveugle de l'autre, bien établi, on forme à des époques déterminées, des assemblées où président le Roi et la Reine Vaudoux, d'après les usages qu'ils peuvent avoir empruntés de l'Afrique, et auxquels les moeurs créoles ont ajouté plusieurs variantes, et des traits qui décèlent des idées européennes; par exemple, l'écharpe ou la riche ceinture que porte la Reine dans ces assemblées, et qu'elle y varie quelquefois.

La réunion pour la véritable Vaudoux, pour celui qui a le moins perdu de sa pureté primitive, n'a jamais lieu que secrètement, lorsque la nuit répand son ombre, et dans un endroit fermé et à l'abri de tout oeil profane. Là, chaque initié met une paire de sandales, et place autour de son corps un nombre plus our moins considérable de mouchoirs rouges, ou de mouchoirs où cette nuance est très-dominate. Le Roi Vaudoux a des mouchoirs plus beaux et en plus grand quantité, et celui qui est tout rouge et qui ceint son front, est son diadème. Un cordon communément bleu, achève de marquer son éclatante dignité.

La Reine vêtue avec un luxe simple, montre aussi la prédilection pour la couleur rouge, qui est le plus souvent celle de son cordon ou de sa ceinture.

Le Roi et la Reine se placent dans un des bouts de la pièce, et près d'une espèce d'autel, sur lequel est une caisse où le serpent est conservé, et où chaque affilié peut le voir à travers des barreaux.

Lorsqu'on a vérifié que nul curieux n'a pénétré dans l'enceinte, on commence la cérémonie par l'adoration de la couleuvre, par des protestations d'être fidèles à son culte, et soumis à tout ce qu'elle prescrira. L'on renouvelle entre les mains du Roi et de la Reine le serment du secret, qui est la base de l'association, et il est accompagné de tout ce que le délire a pu imaginer de plus horrible, pour le rendre plus imposant.

Lorsque les sectateurs du Vaudoux sont ainsi disposés à recevoir les impressions que le Roi et la Reine semblent leur faire partager, ces derniers prenant le ton affectueux d'un père et d'une mère sensibles, [66] leur vantent le bonheur qui est l'appanage de quiconque est dévoué au Vaudoux; ils les exhortent à la confiance en lui, et à lui en donner des preuves, en prenant ses conseils sur la conduite qu'ils ont à tenir dans les circonstances intéressantes.

Alors la foule s'écarte, et chacun selon qu'il en a besoin, el selon l'ordre de son ancienneté dans la secte, vient implorer le Vaudoux. La plûpart lui demande le talent de diriger l'esprit de leurs maîtres; mais ce n'est pas essex, l'un sollicite de plus de l'argent, l'autre le don de plaire à une insensible; celui-ci veut rappeller uine maîtresse infidèle; celui-là désire une prompte guérison, ou une existence prolongée. Après aux, une vieille vient conjures le Dieu de faire cesser le mépris de celui dont elle voudrait captiver l'heureuse adolescence. Une jeune sollicite d'éternelles amours, ou elle répète des voeux que la haine lui dicte contre une rivale préférée. Il n'est pas une passion qui ne profère un voeu, et le crime lui-même, ne déguise pas toujours ceux qui ont son succès pour object.

A chacune de ces invocations, le Roi Vaudoux se recueille; l'Esprit agi en lui. Tout-à-coup il prend la boîte où eset la couleuvre, la place à terre et fair monter sur elle la Reine Vaudouxè. Dès que l'asile sacré est sous ses pieds, nouvelle pythonisse, elle est pénétrée du Dieu, elle s'agite, tout son corps est dans un état convulsif, et l'oracle parle par sa bouche. Tantôt elle flatte et promet la félicité, tantôt elle tonne et éclate en reproches; et au gré de ses desirs, de son propre intérêt ou de ses caprices, elle dicte comme des loix sans appel, tout ce qu'il plaît de prescrire, au nom de la couleuvre, à la troupe imbécile, qui n'oppose jamais le plus petit doute à la plus monstrueuse absurdité, et qui ne fait qu'obéir à ce qui lui est despotiquement prescrit.

Après que toutes les questions ont amené une réponse quelconque de l'oracle, qui a aussi son ambiguité, on se forme en cercle, la couleuvre est remise sur l'autel. C'est le moment où on lui apporte un tribut, que chacun a tâché de rendre plus digne d'elle, et que l'on met dans un chapeau recouvert, pour qu'une curiosité jalouse n'expose personne à rougir. Le Roi et la Reine promettent de les lui faire agréer. C'est du profit de ces oblations, qu'on paye les dépennses de l'assemblé, qu'on procure des secours aux membres absens our présens, qui en ont besoin, ou de qui la société attend quelque chose pour sa gloire ou son illustration. On propose des plans, on arrête des démarches, on prescrit des actions que la Reine Vaudoux appuye toujours de la volonté de Dieu, et qui n'ont pas aussi constamment le bon ordre et la tranquillité publique pour objet. Un nouveau serment, aussi exécrable que le premier, engage chacun à taire ce qui s'est passé, à concourir à ce qui a été conclu, et quelquefois un vase où est le sang encore chaud d'une chèvre, va sceller sur les lèvres [67] des assistans, la promesse de souffrir la mort plutôt que de rien révéler, et même de la donner à quiconque oulierait qu'il s'est aussi solennellement lié.

Après cela, commence la dance du Vaudoux.

S'il y a un récipiendaire, c'est par son admission qu'elle s'ouvre. Le Roi Vaudoux trace un grand cercle avec une substance qui noircit, et y place celui qui veut être initi´, et dans la main duquel il met un paquet composé d'herbes, de crins, de morceaux de corne et d'autres objets aussi dégoûtans. Le frappant ensuite légèrement à la tête avec une petite palette de bois, il entonne une chanson africaine, [*] que répètent en choeur ceux qui entironnent le cercle; alors le récipiendaire se met à trembler et à danser; ce qui s'appelle monter Vaudoux. Si par malheur l'excès de son transport le fait sortir du cercle, le chant cesse aussitôt, le Roi et la Reine Vaudoux tournent le dos, pour écarter le présage. Le danseur revient à lui, rentre dans le rond, s'agite de nouveau bolit, et arrive enfin à des convulsions auxquelles le Roi Vaudoux ordonne de cesser, en le frappant légèrement sur la tête de la palette ou mouvette, ou même d'un coup de nerf de boeuf s'il le juge à propos . Il est conduit à l'autel pour jurer, et de ce moment, il appartient à la secte.

Le cérémonial fini, le Roi met la main ou le pied sur la boîte où est la couleuvre, et bientôt il est ému. Cette impression, il la communique à la Reine, et par elle la commotion gagne circulairement, et chacun éprouve des mouvemens, dans lesquels la partie supeerieure du corps, la tête et les épaules semblent se disloquer. La Reine surtout, est en proie aux plus violentes agitations; elle va de tems en tems chercher un nouveau charme auprès du serpent Vaudoux; elle agite sa boîte, et les grelots dont celle-ci est garnie faisant l'effet de ceux de la marotte de la folie, le deelire va croissant. Il est encore augmenté par l'usage des liqueurs spiritueuses, que dans l'ivresse de leur imagination les adeptes n'épargnent pas, et qui l'entretient à son tour. Les deefaillances, les pamoisons succèdent chez les uns, et une espèce de fureur chez les autres; mais chez tous il y a un tremblement nerveux, qu'ils semblent ne pouvoir pas maîtriser. Ils tournent sans cesse sur eux-mêmes. Et tandis qu'il en est qui, dans cette espèce de bachanale, deechirent leurs vêtemens et mordent même leur chair; d'autres qui ne snt que privés de l'usage de leurs sense et qui sont tombés sur [68] la place, sont transportés, toujours en dansant, dans une pièce voisine, où une dégoütante prostitution exerce quelquefois, dans l'obscurité, le plus hideux empire. Enfin, la lassitude termine ces scènes affligeantes pour la raison, mains au renouvellement desquelles on a eu grand soin de fixer d'avance une époque.

Il est très-naturel de croire que le Vaudoux doit son origine au culte du serpent, auquel sont particulièrement livrés les habitans de Juida, qui le disent originaire du royaume d'Ardra, de la même Côte des Esclaves; et quand on a lu jusqu'à quel point ces Africains poussent la superstition pour cet animal, il est aisé de la reconnaître dans ce que je viens de rapporter [**].

Ce qu'il y a de très vrai, et en même tems de très-remarquable dans le Vaudoux, c'est cette espèce de magnétisme qui porte ceux qui sont réunis, à danser jusqu'à la perte du sentiment. La prévention est même si forte à cet égard, que des Blancs trouvés épiant les mystères de cette secte, et touchés par l'un de ses membres qui les avait découverts, se sont mis quelquefois à danser, et ont consenti à payer la Reine Vaudoux, pour mettre fin à ce châtiment. Cependant, je ne puis m'empêcher d'observer que jamais aucun homme de la troupe de police qui a juré la guerre au Vaudoux, n'a senti la puissance qui force à danser, et qui aurait sans soute préservé les danseurs eux-mêmes, de la nécissité de prendre la fuite.

Sans doute pour affaiblir les allarmes que ce culte mystérieux du Vaudoux cause dans la Colonie, on affecte de la danser en public, au bruit des tambours et avec les battemens de mains; on le fait même suivre d'un repas, lù l'on ne mange que de la volaille. Mais j'assure que ce n'est qu'un calcul de plus, pour échapper à la vigliance des magistrats, et pour mieux assurer le succès de ces conciliabules ténébreux, qui ne sont pas un lieu d'amusement et de plaisir, mais plutôt une école où les ames faibles vont se livrer à une domination, que mille circonstances peuvent rendre funeste.

On ne saurait croie, jusqu'à quel point s'étend la dépendance dans laquelle les chefs du Vaudoux tiennent les autres membres de la secte. Il n'est aucun de ces derniers, qui ne préférât tout, aux malheurs dont il est menacé, s'il ne va pas assiduement aux assemblées, s'il n'obéit pas aveuglement à ce que Vaudoux exige de lui. ON en a vu que la frayeur avait assez agités, pour leur ôter l'usage de la raison, et qu, dans des accès de frénésie, poussaient des hurlemens, fuyaient l'aspect des hommes, et excitaient la pitié. [D'autres sont morts de l'excès de leurs fatigues.] En un mot, rient n'est plus dangereux sous tous les rapport que ce culte de Vaudoux, fondé sur cette idée extravagante, [69] mais dont on peut faire un arme bien terrible, que les ministres de l'être qu'on a décoré de ce nom, savent et peuvent tout.

Qui croirait que le Vaudoux le cède encore à quelque chose, qu'on a aussi appelé du nom de danse! En 1768, un nègre de Petit-Goave, espagnol d'origine, abusant de la crédulité des nègres, par des pratiques superstitieuses, leur avit donné l'idée d'une danse analogue à celle du Vaudouxù, mais où les mouvemens sont plus précipités. Pour lui faire produire encore plus d'effet, les nègres mettent dans le tafia qu'ils boivent en dansant, de la poudre à canon bien écrasée. On a vu cette danse appellée Danse à Dom Pèdre, ou simplement Don Pèdre, donner la mort à des nègres; et les spectateurs eux-mêmes, électrisés par le spectacle de cet exercice convulsif, partagent l'ivresse des acteurs, et accélèrent par leur chant et une mesure pressée, une crise qui leur est, en quelque sorte, commune. Il a fallu défendre de danser Don Pèdre sous des peines graves, et quelquefois inefficaces.

Les nègres domestiques, imitateurs des Blancs qu'ils aiment à singer, dansent des menuets, des contredanses, et c'est un spectacle propre à dérider le visage le plus sérieux, que celui d'un pareil bal, où la bisarrerie des ajustemens européens, prend un caractère quelquefois grotesque.

La justesse de l'oreille des nègres leur donne la première qualité du musicien, aussi en voit-on un grand nombre, qui sont bons violons. C'est l'instrument qu'ils préfèrent. Beaucoup cependant n'en jouent que par routine, c'est-à-dire, qu'ils aprennent d'eux-mêmes, en imitant les sons d'un air, ou bien qu'ils sont enseignés par un nègre formé de la même manière, et qui ne leur désigne que la position des cordes et celle des doigts, sans qu'il soit question de notes. Par une habitude qu'ils acquièrent très-rapidement, ils savent, par exemple, que la valeur du Si est sur la troisième corde en y mettant le premier doigt, et en écoutant un air, ou en se le rappellant mentalement, ils l'ont bientôt appris. On sent cependant que cette méthode ne peut faire que des menestriers, et ils ne cèdent à ceux de France ni par leurs sons bruyans, ni par le talent de boire copieusement, ni par celui de dormir sans cesser de jouer.

Les nègres s'exercent aussi sur le Banza dont j'ai déjà parlé, et ils ont de plus un instrument composé d'une planchette d'environ huit pouces de long, sur quatre ou cinq de large. On y fait entrer, dans le sens de la longueur, un petit morceau de fil de fer ou de laiton, sous lequel passent en travers plusieurs bouts de roseau ou de bambou extrêmement mince, d'inégales longueurs, avec une largeur presqu'égale par-tout, et qui n'excède guères trois lignes. Le nègre, tenant la planchette des deux mains, appuye les ongles de ses pouces sur l'extrémité des bouts de roseau, que le fil de laiton force ainsi à s'élever et à résonner. Ces sons criards et monotones, ceux de la guimbarde, [70] des cymbales triangulaires et des échelettes, voilà ce qui complète la musique instrumentale des nègres.

Ils sifflent à merveille, et c'est même une de leur grande manière de se parler, et de se prévenir lorsqu'il en ont besoin. C'est principalement en amour, que ce langage leur est utile. Dans les lieux très-habités, on entend quelquefois plusieurs personnes qui sifflent durant la nuit ou pendant la soirée, et c'est d'ordinaire un signal qui est du moins très-bien compris, s'il n'est pas toujours permis d'y répondre. Car à Saint-Domingue comme ailleurs, les ombres de la nuit favorisent les amours, et par conséquent les amans. Le nègre qui renferme dans ses veines les feux d'un climat brûlant, va quelquefois à de grandes distances, porter des voeux à l'objet aimé. Il n'est point d'obstacle que sa passion ne surmonte; ni la fatigue de la veille, ni la crainte de celle du lendemain, ni les chamins, ni les rivières débordées, rien ne l'arrête, et il est des chansons créoles qui peignent à merveille cette audance amoureuse. Enfin elle triomphe d'une crainte bien puissante sur les esprit faibles, c'est celle des Revenans; et ce nègre, courageux d'ailleurs, qui croit aux spectres et aux loup-garoux, court la nuit avec empressement, dès que l'espoir du plaisir le guide. Une jeune beauté au teint d'ébène, qu'un conte de Zombi [footnote: Mot créol qui signifie esprit, revenant] fait trembler de tous ses membres, veille pour l'attendre, lui ouvre une porte qu'elle sait faire mouvoir sans bruit, et n'a qu'une crainte, c'est d'être trompée dans son attente.

Je le répète, la fidélité en amour n'est le caractère du nègre dans aucun dees deux sexes, et c'est le moment de dire que Saint-Domingue a offert des exemples de superfétation d'autant plus certain, qu'un individu se trouvait nègre et l'autre mulâtre. Aussi la jalousie des nègres, multiplie-t-elles les querelles que la rivalité produit. On ne saurait croire combien il y a de victimes des suites de l'infidélité, et souvent les crimes occultes sont appellés par une implacable vengeance. A cette cause des fréquens combats de nègres entr'eux, se joint l'effet de l'amour propre, qui tient à être nés dans certaines contrées d'Afrique, ou à habiter certains cantons de la Colonie, à ne se pas laisser devancer quand on est cocher, etc., etc. Cet amout-propre produit quelquefois des querelles sanglantes. On voit encore certains ateliers épouser les démêlés de quelques-uns de leurs membres, ou ceux d'un autre atelier aui a un maître de la même famille, parce que l'usage est qu'alors les nègres s'appellent entr'eux nègres-maîtres.

C'est à coups de poing ou de tête que ces différens se vident, du moins entres les femmes, qui suppléent à la force par l'acharnement. Mais d'autres fois, c'est avec des bâtons d'un bois extrêmement dur, [71] qui ont de plus de légers, noeuds, et dont le bout supérieur est trouvé bien orné par un nègre, lorsque de petits cloux dorés, recouvrent et arrêtent le morceau de cuir qui le garnit jusqu'au tiers de sa longueur; c'est-à-dire, pendant environ dix pouces, et qu'un autre morceau de cuir lui sert de cordon. Les nègres manient ce bâton avec une grande dexterité, et comme ils visent à la tête, les coups qu'ils portent sont toujours graves. Aussi les combattans sont-ils bientôt ensanglantés, et il n'est pas facile de les séparer lorsque la colère les transporte, et lorsque le combat s'est engagé après que chaque nègre mouillant son doigt de sa salive, l'a passé sur la terre pour le rapporter sur sa langue, et que frappant ensuite sa poitrine de sa main, et élevant ses yeux vers le Ciel, il a ainsi fait, dans son opinion, les plus affreux des sermens. La police leur a bien interdit ces bâtons, dont on les prive assez souvent, mais ils sont si facilement remplacés, que la précaution n'a que peu d'effet.

Ce bâton meurtrier sert aussi à faire briller l'adresse, dans une espèce de lutte. On ne peut s'empêcher d'admirer, avec quelle rapidité les coups sont portés et évités, par deux nègres bien exercés. Ils se menacent, ils tournent l'un autour de l'autre pour se surprendre, en tenant le bâton et l'agitant toujours des deux mains; puis subitement un coup est lancé, l'autre bâton le pare, et les coups sont ainsi portés et ripostés alternativement, jusqu'à ce que l'un des combattans soit touché par l'autre. Cette joute, que j'ai fait graver aussi d'après un dessin anglais, a ses règles comme l'escrime; un athlète nouveau replace celui qui a été vaincu, et la palme est donnée au plus adroit.

Il n'est pas naturel de parler de ces exercices des nègres, soit à la danse, soit à ces joutes, sans dire un mot de l'odeur qu'ils exhalent, et qui frappe l'odorat qui devrait y être le plus accoutumé. Beaucoup de personnes l'attribuent à un usage africain, celui de s'oindre d'huile de palme, soit pour se défendre des insectes, soit pour animer la nuance noire, soit enfin pour assouplir la peau & la rendre flexible; mais à mains qu'on ne dise que l'effet de cette huile a une influence qui non seulement ne cesse pas avec l'habitude de s'en servir, mais qui passe aux générations future, il est impossible d'expliquer: 1ò Comment l'Africain qui n'employe jamais l'huile de palme à Saint-Domingue, y conserve de l'odeur. 2ò Pourquoi certain nègres créols qui ne s'en sont jamais servi, exhalent une odeur fétide. 3ò Pourquoi il est des nègres absolument inodores. 4ò Et enfin, par quelle singularité il arrive que le mulâtre n'est pas toujours exempt de cette odeur. C'est en vain, que certains individus cherchent à combattre par la proprété la plus recherchée, ces émanations qui ont deux caractères bien distincts, puisque dans le uns elles sont fortes et pénétrantes, tandis que dans d'autres elles sont fades et douceâtres. Les-unes et les autres se distinguent bien de l'odeur qu'exhalent les nègres qui arrivent frottés [72] d'huile de palme, par les soins des marchands négriers, qui veulenet qu'une peau luisante annonce la santé.

Je prie le Lecteur, de me permettre ici une observation.

Le nez est le trait le plus remarquable du visage, et celui qui sert à caractériser la physionomie des nations; l'allongement et l'applatissement du nez sont deux différenes, deux écarts de la nature, mais il semble que la longueur du nez doive contribuer à la perfection de l'organe, à la facilité des sécrétions, et que les carnards doivent avoir le sens de l'odorat moins parfait, moins étendu et être plus sujet aux maladies du nez.

Les nègres qui habitent un pays sec et brûlant, dont le sang est desséché par une transpiration excessive, doivent avoir moins besoin de cet organe. Il a dû s'oblitérer par le défaut d'usage, et la camusité a dû devenir le trait distinctif de l'espèce.

La beauté n'étant qu'une idée d'ordre, née de l'habitude eet de la ressemblance générale, les négresses auront pu chercher à procurer à leurs enfans ce trait national, en leur applatissant le nez. Il semble encore que la camusité soit presque toujours accompagnée de la grosseur des lèvres, et que la nature reprenne d'un côté ce qu'elle perd de l'autre.

Les négrillons nés dans nos Colonies, qui ont la même éducation physique et les mêmes alimens qu'en Afrique, ont en général le nez moins épaté, les lèvres moins grosses et les traits plus réguliers que les nègres Africains. Le nez s'allonge, les traits s'adoucissent, la teinte jaune des yeux s'affaiblit, à mesure que les générations s'éloignent de leur source primitive, et ces nuances d'altération sont très-sensibles. J'ai vu des nègres avec un nez aquilin et fort long, et ce trait passer à tous les individus de la même famille.

L'Archipel de l'Amérique est relativement un climat tempéré pour les Africains. Les nègres sont très-sensibles au froid et ne peuvent pas se passer de feu aux Antilles, tandis que les Européens n'en approchent jamais que dans les hautes montagnes,e t encore le soir seulement. Cette température doit diminuer leur transpiration, et la nature qui cherche à se débarasser, doit rétablir dans les enfans l'évacuation de la membrane pituitaire, qui excitant l'organe, lui procure l'extension nécessaire à son usage.

Les nègres Créols tirent vanité de ce trait de ressemblance avec les Blancs, et effectent de se prévaloir de ce qu'ils regardent comme une supériorité.

Serait-ce parce que l'humeur du nez aurait repris dans les Créols le cours ordinaire, qu'ils ont en général moins d'odeur que ceux de Guinée? Cette humeur infecte-t-elle la transpiration chez ces derniers, corrompt-elle plus la matière de leurs sueurs?

J'abandonne d'autant plus volontiers ces remarques aux physiciens, [73] dont elles méritent peut-être l'attention, qu'ils réfléchiront que les Indiens qui habitent au pays très-chaud ont le nez long et point d'odeur, et je reprends ce qui concerne les nègres de la Partie Française de Saint-Domingue.

Une impression très-vive pour les Européens qui débarquent pour la première fois dans l'une des Antilles, et à plus forte raison à Saint-Domingue, c'est d'y voir autant de figures noires [et à proportion aussi peu de visages blancs.] Un des effets du sombre de cette nuance, sur laquelle les claires semblent se fondre, est de faire que les Européens soient un peu plus ou moins long-tems avant de pouvoir reconnaître un nègre par les seuls traits de sa physionomie, et par conséquent de le distinguer d'un autre nègre. J'avoue même que toutes les fois que je suis revenu de France aux Colonies, j'ai éprouvé un peu cet embarras; mais bientôt on saisit et l'ensemble et les détails d'un visage noir, comme ceux d'un visage blanc. Toutes les affections, toutes les passions s'y peignent avec un caractère qui est propre à chacune d'elles, et rien n'y est perdu, pas même la rougeur qui trahit l'innocence en faveur du plaisir, quoique cette expression puisse paraître étrange.

Les enfans nègres ont, à l'époque de leur naissance, une peau dont las teinte rougeâtre laisserait indécis sur leur couleur, si un léger bord noirâtre ne se faisait pas remarquer autour des points que la pudeur veut qu'on cache, et à la naissance des ongles. La maladie change aussi la peau du nègre; elle prend alors une pâleur relative, et la petite vérole y laisse des mouches d'un noir plus foncé aux points où elle a marqué, lors même qu'elle n'a pas creusé.

Le ton sombre de la peau des nègres, est cause que la vieillesse se laisse moins lire sur leur figure, d'autant qu'ils n'ont presque pas de barbe, et que leur chevelure laineuse ne blanchit que lorsqu'ils sont très avancés en âge. Ce contraste des deux couleurs a même quelque chose de plus frappant, et il ne peut manquer d'être très remarqué, parce que tous les nègres ont beaucoup de vénération pour leurs vieillards. Ils iinculquent ce sentiment à leurs enfans dès l'âge le plus tendre, et par l'empressement que ceux-ci mettent dans leurs soins officieux, dès qu'ils sont en état d'en avoir pour leurs vieux parens, on voit que la leçon a réussi.

J'ajouterai que les nègres aiment assez à s'épiler ou à user des ciseaux et du rasoir, pour avoir une peau sur laquelle rien ne s'élève, et ce goût n'est pas toujours exclusivement celui d'un sexe.

L'une des singularités les plus dignes d'observation, relativement à la peau noire, s'offre quelquefois à Saint-Domingue, je veux parler des Albinos ou Nègres-blancs, comme on les nomme dans la Colonie. Il y en a toujours quelques-uns, et il n'est même pas rare que les mères de ces blâfards soient d'une teinte très-foncée. Il existe encore [74] une Albinos au Cap qui a bien voulu se prêter en 1783, à des observations dont le Lecteur ne sera pas privé [***].

On voyait à la même époque, au canton de Maribaroux, sur l'habitation Théard et veuve Poirier, une négresse, mère de sept ou huit enfans, dont les premiers et les derniers, provenus du même père, étaient Albinos, tandis que les intermédiares qui en avaient un autre, étaient noirs.

J'ai vu, au mois de Février 1788, Jean, surnommé Jean blanc, dans la prison de Saint-Louis du Sud (où il avait été mis pour avoir manqué à la revue des milices). Ce nègre libre, créol de Cavaillon, était Albinos, quoique ses huit frères ou soeurs fussent nègres noirs, et il était marié à une négresse, dont il avait alors cinq enfans tous nègres.

Qu'il me soit permis, puisque je parle d'Albinos, de sortir un instant de Saint-Domingue, pour observer qu'à Martinique, au quartier du Vauclain, une négresse de M. Lambert Donce, fit deux jumeaux, dont l'un eetait nègre et l'autre Albinos.

Cette altération de la peau des nègres, n'est pas la seule qu'elle donne lieu de remarquer; il en est une autre, qui semble être la graduation [75] entre le nègre et l'Albinos. Elle consiste dans des marques ou taches plus ou moins grandes, et avec des nuances qui varient depuis le roussâtre, jusqu'au blanc laiteux. Tout le monde connaît ce que Buffon a publié d'une négresse pie, et à la symêtrie près de ces taches, qui est un phénomène très-rare, on voit souvent des nègres ainsi marqués, soit sur le corps entier, soit sur une partie, et quelquefois sur un membre seulement.

Parmi les nègres, le noir foncé de la peau est une beauté. Ils savent que des yeux vifs et des dents blanches, tranchent mieux sur ce fond très-rembruni, et la coquetterie est de toutes les couleurs. Elle se montre aussi dans les vêtemens des nègres, tout simples qu'ils sont: donnons-en une idée.

Une chemise et une colutte, voilà pour le nègre; et même il en est qui no'ont que la culotte. Cette chemise et cette culotte sont quelquefois de la même toile, d'autres fois de toiles différentes, et c'est déjà une espèce de recherche. La culotte longue ou courte est une autre combinaison; mais chez les nègres cultivateurs elle est toujours courte. Dans la chemise, le collet, les poignets, les épaulettes sont quelquefois [76] différens du reste, et c'est un nouveau conseil de la mode. Un nègre, pour peu qu'il ne soit point paresseux, a plusieurs rechanges, et pour les dimanches, les fêtes et les jours de marque, la chemise et la culotte sont blanches. Un chapeau plus ou moins beau, mais presque toujours rabattu, une plus grande finesse dans la toile, l'addition d'une veste, et enfin celle des souliers, car les nègres ont les pieds nus, et s'en servent même adroitement pour prendre quelque chose à terre avec les orteils, comme ils le feraient avec les doigts de la main; tels sont les divers degrés que parcourt le luxe, auxquels il faut cependant ajouter que des mouchoirs, plus ou moins chers, sont sur la tête, au cou et dans le poches, de manière que tel nègre très-petit-maître, peut offrir sur lui une dépense qu'on ne payerait pas avec di louis de France, et souvent sa garde-robe vaut quatre ou cinq fois autant. Il est aussi des nègres, espèce desquels les négresses se disputent le plaisir de les faire paraître plus élégans, [car partout il est des hommes qui ne rougissent pas de se faire payer de leurs soins et les nègres connoissent peu le scrupule à cet égard.]

Pour une négresse, une chemise, une jupe et puis un mouchoir qui couvre la tête, voilà le vêtement ordinaire. Mais de combien de nuances il est susceptible, depuis la grosse toile de Vitré en Bretagne, le Brin et le Ginga, jusqu'à la toile de Flandres et la baptiste! Et ce mouchoir qui ceint le chef, la mode a-t-elle jamais rien trouvé qui se prêtait mieux à tous ses caprices, à tour ce qu'elle a de gracieux ou de bisarre. Tantôt il est simple, et n'a d'autre valeur que dans ses contours; tantôt la forme de la coiffure exige que dix ou douze mouchoirs soient successivement placés les uns par-dessus les autres, pour former un énorme bonnet, dont le poids demande une force d'équilibre, qui rappelle l'adresse étonnante avec laquelle les nègres des deux sexes portent sur leurs têtes des vases remplis de liquide, et parcourent avec rapidité de longs espaces, sans avoir besoin de leurs mains. Quel luxe quand le moindre de ces douze mouchoirs coûte un demi-louis de France, et qu'on songe que celui du dessus ne pouvant être mis plus de huit jours, il faut avoir des supplémens! Le mouchoir de cou qui doit, pour l'élégance, être assorti à celui de la tête, augmente la dépense, et ceux de poche la portent très-haut.

Il est cependant beaucoup de négresses, qui, quoique très-bien mises, suppriment le mouchoir de cou. Je n'ai pas besoin de dire que ce sont les jeunes, et celles chez qui ce mouchoir cacherait, et une jolie taille, et des contours heureux. De beaux pendans d'oreille d'or, dont la forme carie, des coliers à grains d'or mêlés de grenats, ou bien de grenats seulement, ajoutent à l'ornement, ainsi que des bagues d'or. Un beau chapeau uni de castor blanc et noir, ou ayant un ruban de soie ou d'or autour de la forme, ou même enrichi d'un large [77] bordé d'or, indique encore un ton plus élevé, ainsi que le corset; et enfin le casaquin, à la façon des Blanches, puis des souliers de cuir en forme de mûles, et par fois même des bas.

On aurait peine à croire jusqu'à quel point, la dépense d'une négresse esclave peut aller; elle met toute sa gloire, et une de ses plus douces jouissances, à avoir beaucoup de linge. Jamais elle ne se trouve assez de mouchoirs ni de deshabillés, et une manie qu'elles ont presque toutes, c'est de se les emprunteer réciproquement. La plus grande marque d'amour qu'on puise donner à une négresse, c'est de lui faire couper des cotes; c'est-à-dire, de la conduire ou de l'envoyer chez un marchard, pour choisir les superbes mousselines, les indiennes et les perses, dont elle se fait des jupes. Combien d'entr'elles savent, par un manège étudié, inspirer l'espoir à de crédules amans, déjà dupes depuis long-tems, lorsqu'ils s'apperçoivent que leurs présens ne leur acquièrent aucun droit! On a vu des négresses qui avaient jusqu'à cent deshabillés, qu'on ne pouvait évaluer à moins de deux mille écus de France.

Un grand plaisir pour elles, c'est de faire ce qu'elles appellent l'assortiment; c'est-à-dire, qu'à certaines fêtes solennelles, elles s'habillent plusieurs d'une manière absolument uniforme, pour aller se promener ou danser. On fait plus fréquemment l'assortiment avec une bonne amie qui est la confidente, celle dont on ne peut pas se passer. Cet attachement extrêmement vif, est par cela même peu durable; car il faut le dire, les perfidies, les trahisons viennent trop souvent de la bonne amie; et quand le jour de la haine est arrivé, il n'est pas d'injures qu'elles n'inventent, et des paroles on en vient presque toujours aux mains. On se rappelle bien alors le vieils adage: Amitié de femmes, de l'eau dans un panier.

Ce c'est pas seulement dans les villes, que le luxe des esclaves est très-apparent. Dans plusieurs ateliers, celui qui a manié la houe ou les outils pendant toute la semaine, fait sa toilette pour aller le dimanche à l'église ou au marché, et l'on aurait de la peine à reconnaître sous des vêtemens fins. Cette métamorphose est encore plus grande pour la négresse qui a pris une jupe de mousseline et ses mouchoirs de Paliacate our de Madras. Je l'assure ici, il est bien peu de nègres exempts de reproches, lorsqu'on les voit couverts de haillons, et lorsqu'enfin on ne peut leur en faire, c'est à la mauvaise administration des maîtres qu'ils s'adressent, et peut-être justement encore, à l'administration publique.

Les nègres, tels qu'ils sont dans la Colonie, montrent en général plutôt le courage de la résignation, que celui de la bravoure; néanmoins dans les circonstances où l'on a eu besoin de cette dernière qualité, on a eu à se louer de l'épreuve, pourvu toutefois que les nègres [78] aient alors avec eux des Blancs, pour les rassurer et pour leur donner de la confiance. Leur résignation est entière dans les douleurs physiques, et j'en ai vu soumis à des opérations très-douloureuses, où ils étouffaient la plainte. Lorsque le crime les mène à la mort, ils y vont avec une fermeté qui ressemble quelquefois à l'insensibilité. Il en est dont l'âme fière, élevée, rougirait de la moindre bassesse. Le chagrin a sur eux beaucoup d'empire, et il agit avec la rapidité qu'on lui connaît dans tous les climats chauds, parce que l'imagination plus activee, y est aussi plus facile à frapper. On a vue des nègres que la contrainte et une vie trop monotone, affectaient singulièrement. J'en citerai deux traits.

Sur l'habitation des Glaireaux, au Quartier-Morin, un nègre nommé Jean-Baptiste, détesant le travail de la culture, imagine pour s'en débarrasser, de tailler sur les dimensions de son bras droit, un bras de bois assex dur, et pendant plusieurs mois, il exerce sa main gauche à couper le poignet du bras de bois avec sa serpe. Lorsqu'enfin il se croit assez sûr de son coup, il place la vraie main droite qu'il ne pût cependant amputer qu'au quatrième coup.

Un autre nègre de l'habitation Dubuisson, dans la paroisse du Trou (sucrerie dont la sage administration mériterait d'être prise pour modèle dans toute la Colonie), était sujet à déserter et à des maladies qui étaient la suite de son libertinage et dont le traitement le faisait tenir dans une sorte de gêne. Un premiere jour de l'an, il affile son couteau, et d'un seul coup il se rend eunuque. [Les négresses lui reprochant sa barbarie: Hé, bien dit-il, ma chair, n'est-elle pas à moi!]

Je n'ajouterai pas d'autres détails du même genre, on n'est que trop instruit de la facilité qu'ont certain Africains à s'étouffer avec leur langue et de la frivolité des motifs qui les portent à employer ce moyen.

Des personnes concluant de l'énergie de quelques nègres pour les peindre tous, on dit qu'il serait facile d'en faire promptement des hommes très-clairés, dont les succès seraient glorieux pour l'humanité entière, et à l'appui de cette opinion ils ont rapporté des faits qui prouvent que des nègres se sont distingués par des actions recommandables dans differens genres et même par une espèce de savoir.

D'autres personnes au contraire, puisant leurs argumens dans des actes aussi réels et qui prouvent la plus honteuse ignorance et un penchant bien fort pour le vice, ont affirmé que les nègres sont ujne espèce abâtardie et dégénérée, et peu s'en est fallu qu'ils n'imitassent ce concile, aussi injuste que bisarre, où agita la question de savoir si les femmes avaient un ame, elles qui avertissement l'homme de l'existence de la sienne.

La verité, dit-on sans cesse, n'est pas dans les extrêmes, et les deux opinions que je cite sur le nègre le prouvent encore; car elles sont [79] également erronées. Qui oserait se charger de démontrer que l'influence de léducation peut ou ne peut pas s'étendre à tel ou tel objet? Qui peut savoir jusqu'à quel point les causes physiques secondent ou contrarient l'éducation? Qui peut même désigner d'une manière infaillible le système d'éducation qui convient le mieux à tel peuple donné? [Et ses effets possibles sur des générations successive lorsque cette influence est permanent?] Ce problème, tout-à-la-fois, métaphysique moral, physique et d'économie politique n'est pas résolu, ni même entamé par des déclamations où une fausse philosophie adopte tout d'un côté et où la mauvaise foi nie tout de l'autre. Le fait actuel c'est que le nègre est dans un état de dégénération réelle comparativement à l'européen civilisé. Cet état est tel qu'il autorise à soutenir que cette dégénération qui est, peut-être, l'ouvrage des siècles, voudrait d'autres siècles pour que ses effets généraux disparussent tout-à-fait et un concours de causes et de volontés dont il est difficile de supposer la réunion subite, quelque séduisant que cet espoir puisse être.

Les nègres n'ont que fort peu d'idées de calcul et ils comptent avec des grains de maïs ou des pois, en variant les espèces ou les grosseurs pour indiquer les différentes pièces de monnoie. Jamais ils n'ont une notion exacte de leur âge, et l'on ne parvient pas même à leur en faire retenir l'époque. Ce qui est passé depuis dix ans leur semble à une distance qu'ils confondent avec une autre distance double et triple. Leur mémoire est très-fautive et les trompe souvent. Il leur faut de très-grands événemens pour leur tenir lieu de dates, et ce qui les étonne le plus dans les Blancs, c'est l'écriture, c'est la communication des idées, et quand ils disent que les Blancs auraient réputé les nègres sorcier s'ils avaient fait cette précieuse découverte, ils conviennent assez qu'ils ne sont pas très-éloignés de nous croire un peu familiarisés avec le démon. Ce mot me rappelle ce que quelques nègres disent de leur origine.

Selon eux, Dieu fit l'homme et le fit blanc; le diable qui l'épiait fit un être tout pareil; mais le diable le trouva noir lorsqu'il fut achevé, par un châtiment de Dieu qui ne voulait pas que son ouvrage fût confondu avec celui de l'Espirit Malin. Celui-ci fut tellement irrité de cette différence, qu'il donna un soufflet à la copie et la fit tomber sur la face, ce qui lui aplatit le nez et lui fit gonfler les lèvres. d'autres nègres moins modestes disent que le premier homme sortit noir des mains du Créateur et que le Blanc n'est qu'un nègre dont la couleur est dégénérée.

J'ai déjà dit quelque chose de l'opinion des nègres sur les morts dont ils racontent toutes les fables que les vieilles de tous les pays font aux enfans. De là le zèle qu'ils mettent aux funérailles, et qui a un caractère différent quand il se rapporte aux Blancs ou aux nègres. [80] Ce qui est commun ce sont les hurlemens, les cris de désespoir et les démonstrations d'une douleur déchirante. Quel dommage que pour la plupart ce ne soit qu'une coutume, qui au fond n'est pas plus forte que celle de louer en Europe des hommes pour porter des habits de deuil. C'est à des momens convenus de la cérémonie funèbre que ces cris éclatent, et l'on cite même à ce sujet une anecdote vraie ou fausse qui, au surplus, peint bien un enterrement ou assistent des nègres. Des cris s'étant fait entendre, une négresse qui avait un grand crédit sur les autres, les interrompit en leur disent: pencore crié, mon va ba zot' la voi. «Ne criez point encore, je vous donnerai le signal». Arrivées à la fosse, les négresses font mine de s'y jetter, elles se débattent pour s'arracher à celles qui les retiennent, et dans ces combats, les convulsions et les pamoisons ont leur place.

Si l'on enterre un nègre, les autres accompagnent aussi le corps; quelquefois même avec un tambour, en chantant l'éloge du défunt, et en battant des mains. L'on fixe ensuite à un jour qui laisse le tems des préparatifs, ce qu'on appelle un service, c'est-à-dire, un grand repas où l'on mange bien et bois encore mieux, et qui se termine quelquefois qui font les frais de cette cérémonie, qui n'est rien moins que lugubre. J'eus le malheur de perdre un jeune nègre Mongongue, nommé Castor, le 29 Novembre 1782, et les nègres firent son service le 25 Décembre. Je contribuai même pour le repas, ce que font beaucoup de maîtres.

Quand un esclave meurt ayant des enfans, ils se partagent ce qu'il a laissé; les parens succèdent à défaut d'enfans. Enfin si cet ordre de succession manque, on distribue, evec l'agrément du maître, les effets à d'autres nègres qui ont des enfans, et lorsqu'on peut établir que le défunt a eu l'intention de disposer de son petit pécule, sa volonté est accomplie comme sacrée.

Le deuil des nègres consiste à se vêtire de blanc durant plusieurs jours, et à avoir le mouchoir de tête plié en demi-mouchoir, mis sans aucun soin, et avec les deux bouts pendans par derrière.

Je ne suis pas assez injuste pour prétendre que les larmes des nègres sont toujours étudiées; il est des nègres qui pleurent parce que leur coeur est déchiré, dont les yeux se mouillent lorsque long-tems encore après, ils parlent de quelques objets qui leur étaient chers, et parmi lesquels ils comptent des maîtres qu'ils ont aimés et servis avec une estimable fidélité.

J'ai à parler maintent du langage qui sert à tous les nègres qui habitent la colonie française de Saint-Domingue. C'est un français corrompu, auquel on a mêlé plusieurs mots espagnols francisés, et où les termes marins ont aussi trouvé leur place. On concevra aisément que ce langage, qui n'est qu'un vrai jargon, est souvent [81] inintelligible dans la bouche d'un vieil Africain, et qu'on le parle d'autant mieux, qu'on l'a appris plus jeune. Ce jargon est extrêmement mignard, et tel que l'inflexion fait la plus grande partie de l'expression. Il a aussi son génie, (qu'on passe ce mot à un Créol qui croit ne le pas profaner), et un fait très-sûr, c'est qu'un Européen, quelque habitude qu'il en ait, quelque longue qu'ait été sa résidence aux Isles, n'en possède jamais les finesses.

Je n'ignore cependant pas que le langage créol a donné lieu à plusieurs critiques. Il en est une fort amère, consignée dans un ouvrage intitulé: Voyage d'un Suisse dans différentes Colonies d'Amérique. Il est vrai qu'on a pris une meethode fort sûre pour le décrier, c'est de faire du Créol-Suisse, et d'en conclure que ce langage est misérable. je me range à l'avis de l'auteur, mais il faut avouer que son baragouin ne passera pour du créol, qu'aupres de nos savans, qui en introduisent un du même genre sur les théâtres, et qui persuadent aux Parisiens que c'est le véritable. La prétendue lettre du Suisse n'a jamais été écrite que par lui, ou par quelqu'un qui a voulu s'amuser de sa crédulité. J'en appelle aux séduisantes Créoles, qui ont adodpté ce patois expressif pour peindre leur tendresse! [Oh! je le vois, elles ne voudront pas d'amans Suisses ou ils auront abjuré auparavant l'erreur de leur compatriote vrai ou supposé.]

Il est mille riens qu l'on n'oserait dire en français, mille images voluptueuses que l'on ne réussirait pas à peindre avec le français, et que le créol exprime ou rend avec une grace infinie. Il ne dit jamais plus que quand il employe les sons inarticulés, dont il a fait des phrases entières. Le Chia, le Bichi même, qu'on a tant voulu ridiculiser, est-il un terme de dédain qui renferme plus de sens? Et pour qu'on ne prétende pas que je crée des merveilles imaginaires, je vais rapporter une chanson bien connue, qui fera voir si le langage créol est un jargon insignifiant et maussade. Elle a été composée, il y a environ quarante ans, par M. Duvivier de la Mahautière, mort Conseiller au Conseil du Port-au-Prince. J'en présente, en même tems, la traduction versifiée par un créol, qui, aux dépens de son amour-propre, n'a cherché qu'à conserver, presque ligne pour ligne, le sens littéral qu'une imitation libre aurait empêché de saisir.

Sur l'Air: Que ne suis-je la fougère!

 

1

Lisette quitté la plaine,
Mon perdi bonher à moué;
Gié à moin semblé fontaine,
Dipi mon pas miré toué.
[82] La jour quand mon coupé canne
Mon fongé zamour à moué;
La nuit quand mon dans cabane,
Dans dromi mon quimbé toué.

2

Si to allé à la ville,
Ta trouvé geine Candio,
Qui gagné pour tromper fille,
Bouche doux passé sirop.
To va crer you bin sincère,
Pendant quior you coquin tro;
C'est Serpent qui contrefaire
Crié Rat, pour tromper yo.

3

Dipi mon perdi Lisette,
Mon pas souchié Calinda.
Mon quitté Bram-bram sonnette.
Mon pas batte Bamboula.
Quand mon contré laut' négresse,
Mon pas gagné gié pour li;
Mon pas souchié travail pièce:
Tout qui chose a moin mouri.

4

Mon maigre tant com' gnon souche,
Jambe à moin tant comme roseau;
Mangé na pas doux dans bouche,
Tafia même c'est comme dyo.
Quand mon songé, toué Lisette,
Dyo toujour dans jié moin.
Magner mion vini trop bête,
A force chagrin magné moin.

5

Liset' mon tandé nouvelle,
To compté bintôt tourné:
Vini donc toujours fidelle.
Miré bon passé tandé.
N'a pas tardé davantage,
To faire moin assez chagrin,
Mon tant com' zozo dans cage,
Quand yo faire li mouri faim.

 

1

Lisette, tu finis la plaine,
Mon bonheur s'est envolé;
Mes pleurs, en double fontaine,
Sur tous tes pas ont coulé.
[82] Le jour, moissonant la canne,
Je rêve à tes doux appas;
Un songe dans ma cabane,
La nuit te met dans mes bras.

2

Tu trouveras à la ville,
Plus d'un jeune freluquet.
Leur bouche avec art distille
Un miel doux mais plein d'apprêt;
Tu croiras leur coeur sincère:
Leur coeur ne v eut que tromper;
Le serpent sait contrefaire
Le rat qu'il veut dévorer.

3

Mes pas, loin de la Lisette,
S'éloignent du Calinda;
Et ma ceinture à sonnette
Languit sur mon bamboula.
Mon oeil de toute autre bele,
N'apperçoit plus le souris;
Le travail en vain m'appelle,
Mes sens sont anéantis.

4

Je péris comme la souche,
Ma jambe n'est qu'un roseau;
Nul mets ne plait à ma bouche,
La liqueur s'y change en eau,
Quand je songe à toi, Lisette,
Mes yeux s'inondent de pleurs.
Ma raison lente et distraite,
Cède en tout à mes douleurs.

5

Mais est-il bien vrai, ma belle,
Dans peu tu dois revenir:
Ah! reviens toujours fidelle,
Croire est moins doux que sentir.
Ne tarde pas d'avantage,
C'est pour moi trop de chagrin;
Viens retirer de sa cage,
L'oiseau consumé de faim.

 

C'est dans ce langage qui, comme l'on voit, comporte la rime et la mesure, que les Créols [de toutes les couleurs] aiment à s'entretenir, [83] et les nègres n'en ont pas d'autre entr'eux. C'est encore par son moyen, que les nègres expriment et leurs mots sententieux, [que j'ai dit qu'ils aimaient] et leurs traits piquans.

On leur entend dire, par exemple, d'un bavard, que sa bouche n'a pas de dimanche. Veulent-ils montrer que l'orgueil est une sottise, ils indiquent duex points opposés du Ciel, en disant: Solé lévé là, li couché là. «Le soleil se lève ici, il se couche là». Pour exprimer que si cet astre a un couchant, il n'est pas de sujet de vanité qui puisse être durable.

Je bornerai pour ce moment, à ce que j'en ai dit, ce qui concerne la clase des nègres, qui comprend en quelque sorte tous les esclaves à Saint-Domingue. Parmi ceux-ci, se trouve mêlée la descendance de quelques araïbes, de quelques Indiens de la Guyane, de Sauvages Renards du Canada, de Natchez de la Louisiane, que le gouvernement ou des hommes violateurs du Croit des Gens, jugeaient nécessaire ou lucratif de réduire à la servitude.

J'oubliais de dire que ce qui distingue le plus le nègre créol, de l'Africain, c'est qu'à l'exemple des Colons anglais, les habitans de la Colonie française font étamper sur la poitrine, de leur nom ou avec de simples lettres initiales, les Africains; tandis que les autres ne le sont que dans le cas extêmement rares où veut les humilier, précisément parce que l'usage les excepte. L'étendue de la Colonie, le voisinage d'une Colonie étrangère, tout aura porté à adopter une précaution qui n'a rien de douloureux. Elle a cependant un inconvénient pour l'Africain, qui passe de l'état d'esclave à celui d'affranchi, c'est qu'en prolongeant le souvenir de sa première situation, elle peut, dans plusieurs cas, élever des doutes sur sa liberté.

Mais ces Affranchis, voyons quels ils sont; j'aurai assex d'occasion, dans la Description d'une immense Colonie, de compléter le caractère et les moeurs des Esclaves et j'y trouverai l'avantage de rendre les choses plus frappantes, parce qu'elles se trouveront, pour ainsi dire, dans des cadres qui leur seront assortis.


Footnotes

[*]

[67] Eh! eh! Bomba, hen! hen!
Canga bafio té
Canga moune dé lé
Canga do ki la
Canga li.

Les deux premiers sons de la première ligne sont prononcés très-ouverts, et les deux derniers de la même ligne, ne sont que des inflexions sourdes. [Back to text.]

[**]

[68]Les Indiens Malabares adorent aussi la couleuvre qu'ils appellent Nalle Pambon; c'est-à-dire Bonne Couleuvre. [Back to text.]

[***]

[74] Cette Albinos, créole du Port-de-Paix, nommée Marguerite Rebecca, fille légitime et unique de Guillaume Rebecca, nègre tenant un bateau passager du Port-de Paix au Cap, et d'Urfuh Cornave, négresse, l'un et l'autre Créols de la paroisse du Gros-Morne, est née le 15 septembre 1767.

Elle a le 26 mai 1783, quatre pieds, onze pouces, six lignes, pieds nus; elle est bien faite, et d'un embonpoint proportionné. Sa tête est un peu longue, et ses oreilles sont disposées de manière que le haut du cartilage surmonte les yeux, tandis que le bas du lobe ne descend qu'à la moitié du nez; ce qui fait paraître les mâchoires très-longues, et principalement la mâchoire inférieure. La peau de Marguerite, qui est très-fine et qui laisse appercevoir fade, et devient sèche vers les extrémités du corps. Ses cheveux sont une espèce de laine d'un blond roux, assez agréable au toucher. Ses sourcils sont de la même nuance, et rares, ainsi que les cils.

Sa figure a le caractère de celle des nègres, surtout dans un nez épaté, et dans deux lippes épaisses et décolorées. Elle a le sein très-joli, et dans la proportion de son âge. Le siège de la pudicité et les aisselles, sont garnis d'une matière analogue aux cheveux, et elle est d epuis deux ans, sujette au signe périodique de la puberté.

On n'apperçoit sur toute l'habitude de son corps, aucune tache, si ce n'est quelques petits points lenticulaires roussâtre, qui font très-apparens sur la poitrine. Ses mains et ses pieds, quoique grands, ne sont ni disproportionnés ni difformes.

Ses cheveux, quoique frisés et lanugineux, prennent cependant sous le peigne, une espèce d'étendue, car elle en forme une tresse d'environ huit pouces, à partir du lien.

Ses yeux son bien fendus, et assez ouverts pour appercevoir que le muscle releveur jouit de toute la force. Le blanc de l'oeil est pur; la pupille et la prunelle assez large; l'iris est composé à l'intérieur, autour de la pupille, d'un cercle jaune indéterminé; ensuite vient un autre cercle mêlé de jaune et de bleu, de manière [75] que les yeux sont chatoians. Ils ont un mouvement d'oscillation très-vif,pendant lequel les deux yeux s'éloignent ou se rapprochent alternativement du nez d'environ deux lignes, avec une direction un peu inclinée, des tempes vers le nez: direction qui est commune aux orbites. Elle assure cependant que ce mouvement involontaire, et même fatigant à remarquer, n'a paru que depuis peu, après un mal d'yeux considérable.

Marguerite Rebecca est douce et laborieuse. Elle lit, écrit (je conserve de son écriture), et chiffre bien, et a dans ses discours et dans sa contenance, l'assurance d'une personne de son état. Elle cout à merveille (j'ai porté des chemises faites par elle), elle est gaie, et paraît ne différer des autres nègres que par les traits physiques. Elle jouit d'une bonne santé, et a supporté récemment, sans aucun accident, la petite vérole naturelle et la rougeole.

Son extérieur est modeste et décent. Sa peau que la grande chaleur anime, se colore aussi par l'effet d'une espèce de honte qu'elle éprouve lorsqu'elle est considérée. Elle pratique avec assiduité les exercices de piété.

Comme l'on cherche toujours à tout expliquer, les bonnes gens avec lesquels vivent cette Albinos, répètent ce qu'on lit dans le numéro 51 des Affiches Américaines de Saint-Domingue, du 23 décembre 1767, sur la naissance de Marguerite Rebecca, et que je copie.

«Sa mère dont la sagesse et la conduite sont exemplaires, assistait régulièrement les Fêtes et Dimanches aux offices de la paroisse de ce quartier, et se plaçait ordinairement en face du tableau du maître-autel, qui repreésente un ex-voto d'une Reine, dont la figure belle, expressive, et vivement coloriée, faisait sur elle une impression si flatteuse, qu'elle ne pouvait se défendre d'avoir toujours les yeux dessus, ni même de le consideerer sans émotion. C'est ce qu'elle a constamment déclaré à toutes les personnes que la curiosité a attirées chez elle, pour voir et admirer ce bisarre et surprenant effet de la nature».

Le Lecteur peut comparer cette description fidelle, avec les folies recuillies par M. de Paw sur les Albinos.

[Back to text.]

 


Source: Moreau de Saint-Méry, pp59-83.

 

vaudoux

info@bulldozia.com 04 May 2008