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Moreau de St-Mery |
Eugène Aubin[Introductory remarks]. from Chapter II: La Plaine du Cul-de-SacEn fait, dans l’habitation comme dans la famille, la vie nègre est dominée par les vieilles superstitions africaines, c’est-à-dire par le culte du Vaudoux. Bien qu’on en signale encore des traces nombreuses aux États-Unis et dans certaines îles des Antilles, il n’y a plus qu’en Haïti, où son développement reste libre. Ailleurs, il se borne à l’exploitation de sortilèges au profit de quelques malins, ce qu l’on appelle [44] obeahism dans les colonies anglaises. L’évolution historique de Saint-Domingue est seule cause de l’exception haïtienne. Tandis que, dans les autres îles, le fétichisme tendait, sinon à dis- [45] paraître, du moins à se dissimuler devant l’action du christianisme, appuyé par une domination extérieure, l’indépendance d’Haïti entraînait la marche parallèle, voire la confusion des deux croyances. Tous les esclaves de la colonie étaient plus ou moins chrétiens. – L’article 2 du Code Noir prescrivait «de les baptiser et de les instruire dans la religion catholique, apostolique et romaine»; d’autre part, les religieux de Saint-Domingue firent de leur mieux pour ne point apparaître en ennemis de la race noire. Lors de la révolution, ils n’hésitèrent pas à suivre les bandes soulevées contre les planteurs; le curé du Dondon fut aumônier de Jean François, l’un des premiers chefs nègres insurgés; un capucin consentit à sacrer Dessalines empereur, au lendemain même du massacre des blancs. Néanmoins, les progrès du christianisme furent entravés par l’inévitable retour aux origines africaines, et la religion du Vaudoux parvint à garder ses prises. L’observation du fétichisme haïtien n’est pas chose facile. Ceux qui traitèrent ce sujet, l’ont fait avec colère ou sans précision. Les PP. Du Tertre et Labat y touchent à peine. Ce dernier se borne à laisser percer une certaine défiance. [46] «Les nègres, écrit-il, font sans scrupule ce que faisaient les Philistins; ils joignent l’arche avec Dagon et conservent en secret toutes les superstitions de leur ancien culte idolâtre, avec les cérémonies de la religion chrétienne.» Une «négresse affidée et intelligente» apprit peu de choses à Descourtilz. Comme toujours, Moreau de Saint-Méry fut le mieux informé des écrivains coloniaux. Les créoles cultivés affectent une ignorance absolue de choses aussi grossières: en eux survivent inconsciemment les vieilles préventions, du temps que le planteur se sentait mal assuré dans son isolement parmi les nègres, redoutait leur culte mystérieux, leurs associations secrètes, leurs maléfices et leurs poisons. De son côté, le nègre reste attaché à ses coutumes, respectueux des initiations: Z’affé mouton pas z’affé cabrite. – Les affaires des moutons ne sont pas celles des chèvres, dit le proverbe créole; les choses des noirs ne regardent pas les blancs. Quelque grossier que puisse paraître le culte issu du fétichisme haïtien, la faute n’en est point au principe même de ses croyances, qui se bornent à rechercher les manifestations de la divinité dans les forces de la nature. C’est un panthéisme comme un autre, logé à la même [47] enseigne que le paganisme antique ou les religionss de l’Inde. Le grand tort des nègres fut se gâter l’existence, en exagérant le caractère malfaisant du monde surnaturel et en envisageant l’univers comme peuplé d’esprits généralement mauvais, parmi lesquels les lois et les ancêtres jouent volontiers un rôle agressif à l’égard de l’humanité souffrante. Ils en conclurent qu’il fallait conjurer ces néfastes influences par des sortilèges, des offrandes, des sacrifices; aux papalois ou sorciers, gens instruits dans les mystères, reviennent la charge et le bénefice de ces conjurations. Le christianisme une fois entré en contact nécessaire, avec les religions africaines, les nègres s’empressèrent d’introduire une divinité nouvelle dans leur collection de dieux et d’admettre, au-dessus et en dehors des esprits traditionnels, le dieu suprême révélé par notre dogme. Peu à peu se constitua un mélange intime de christianisme et de fétichisme, où chacune des deux croyances réagit l’une sur l’autre, d’une façon assez analogue à celle donnt l’ancien paganisme slave continue de pénétrer le christianisme orthodoxe, dans certaines parties de l’Europe Orientale. Selon les tribus, les rites, les traditions différ- [48] raient. De même que les negres de Saint-Domingue affluerent de toute la cote d’Afrique, le Vaudoux haitien resulte de la confusion de toutes les croyances africaines. Il a cependant degage deux rites priincipaux, compartant chacun un culte distinct, le rite de Guinee et le «rite Congo». Bien que les noirs de la colonie soient venus en plus grand nombre du Congo que de la Guinee, la clientele se partage a peu pres egalement, selon les origines ou les convenances des familles; mais cependant les superstitions de Guinee exercent une influence preponderante sur les doctrines actuelles du Vaudoux. Dans chacun des deux rites, les gens experts relevent une serie de subdivisions, correspondant aux diverses tribus dunord et du midi de la cote d’Afrique. Arada, Nago, Ibo appartiennent au rite de Guinee; il semble que la cote nord ait eu le fetichisme plus doux et admit volontiers les esprits du bien. L’Arada serait le culte le plus simple et le plus pur de tous, ne connaissant point de malefices. Les esprits veneres a la cote sud sont plus frequemment mechants: ces derniers abondent dans les subdivisions du rite Congo, le Congo franc, le Petro et le Caplaoa. Les scenes de cannibalisme, quie se produi- [49] sent encore parfois (un fait de cette nature a été jugé, en 1904, par le tribunal criminel de Port-au-Prince), seraient l’oeuvre des adherents, heureusement peu nombreux, a certaines fractions du Petro et du Caplaou; quelques-unes pourraient etre imputables au Mondongue, donnt le caractere est un peu special,bien qu’appartenant au rite Congo. L’apport de tous ces rites a cree une veritable mythologie dans le Vaudoux haitien. Les lois, les saints, les mysteres peuplant la nature, ont recu le nom d’anciens rois d’Afrique ou bien des localites, ou ils ont ete divinises. On y ajoure le qualificatif de maitre, papa ou monsieur. Legba, Dambala, Aguay, Guede, venus du rite de Guinee, sont l’objet d’un culte a peu pres general; Maitre Ogoun, Loco, Saugo, Papa Badere … et il y en ainsi une infinite d’autres. Le Roi d’Engole (Angola) et la Roi Louange (Loango) appartiennent au rite Congo. Chacune de ces divinites possede un caractere particulier ou revet certains attributs qui lui sont propres. Legba est l’esprit superieur des Aradas; Dambala preside aux sources; Aguay, aux eaux de la mer; Guede est le dieu de la mort; Loco, celui des forets; Saugo, de la foudre; Badere, du vent. Dans leur incarnation, les [50] mysteres du Petro franc representent la severite, Legba personnifie la sagesse; Dambala Oueddo, la force et la bonte. Lui et sa femme, Aida Oueddo, sont consideres commes les ancetres du genre humain. Aguay est le navigateur; Legba, le legislateur du Pantheon haitien. Ces lois habitent de preference les vieux arbres et les «tetes de l’eau » . Ils ont une representation tangible; Aguay a pour symbole un petit bateau; Dambala, la couleuvre; la plupart se sont confondus avec les saints du christianisme, et les images de piete s’adaptent aux mysteres Vaudoux. Ogoun est devenu saint Jean-Baptiste; Loco, saint Jacques le Majeur. Le saint et le loi celebrent leur fete le meme jour. Il est entendeu que l’Adoration des Mages s’applique aux Rois Congo. Chaques divinite a sa chanson speciale, qui, dans les ceremonies de son culte, se chante, en «faisant les ronds», sur un air uniforme. La naivete en est extreme; voici le debut de la chanson de Maitre Legba: Legba nan houmfo moin; (repete trois fois) «Legba est dans mon houmfort. Vous autres qui portez chapeau, en Guinee, preservez-moi du soleil !» [51] Tous ces lois veulent etre «servis»; et le service en appartient aux papalois. Leurs ministere se limite-t-il aux bons lois, c’est-a-dire au rite de Guinee et a quelques elements du Congo, on dit qui’ils servent d’une seule main»; «servir des deux mains» entraine egalement le culte des mauvais lois, divinites impitoyables, avides de sang et de vengeance. Les houmforts, sanctuaires de ces esprits multiples, abondent dans les plaines, ou les habitants, plus riches, tiennent a entourer leur fetichisme d’un appareil considerable, inconnu dans les mornes. Le papaloi est un homme instruit dans les rites, par l’heredite ou par l’etude, qui s’est eleve peu a peu dans la hierarchie Vaudoux, a parfois fequente les houmforts renommes des plaines de Leogane et de l’Archahaye, recu les initiations les plus secretes et subi l’epreuve d’une ordination. Quand les ceremonies dernieres sont accomplies, le nouveau papaloi se presente aux fideles et, posseded par l’esprit, il entonne la chanson propre au loi, qui, sa vie [52] durant, sera le maitre-caye, le maitre-tete, et auquel sera consacré le houmfort, ou il va entrer. La base du culte Vaudoux se trouve dans la famille. Chaque chef de famille, revetu du sacredoce familial, honore l’esprit des ancetres et les lois protecteurs des siens. Une piece de sa case contient un pe, c’est-a-dire un exhaussement en maconnerie, qui sert d’autel a un culte restreint. Une fois l’an, a la fin de l’ete, le pere «remplit le devoir», en celebrant le fete de la famille par un manger-ignames. C’est le repas en l’honneur des ancetres, auxquels on offre ainsi les premisses des produits du sol; il comporte des ignames, des haricots rouges, du poisson seche a l’huile. Dans cette circonstance solennelle, les enfants accourent de tous lespoints du pays se grouper autour de leur auteur. L’office du papaloi se borne au service des ancetres et des lois representes dans son houmfort. A ces offices, le houngan joint l’exercice de la medicine, la confection de sortileges, d’amulettes et de ouangas. Ces malefices savent aider les vengeances, retrouver les objets perdus ou voles, favoriser les amours, ecarter les influences mauvaises et assurer le success. [53] Le houngan se prete a devoiler l’avenir. Aux consciences en peine a devoiler l’avenir. Aux consciences en peine, il prodigue les conseils, impose les penitences; il ordonne un lointain pelerinage, le don du tchiampan, c’est-a-dire de provisions protees aux prisons de la ville pour la nourriture des prisonniers, une messe a la chapelle prochaine. Le papaloi serait le pretre; le houngan, le sorcier du fetichisme haitien. Depouillee de son appareil Vaudoux, la mamanloi eset le plus souvent une simple sage-femme, repondant aux besoins des femmes du voisinage. Des le debut, l’idee chretienne avait profondement penetre le Vaudoux. Pour plus de surete, les esclaves se presentaient au bapteme a diverses reprises et faisaient dire des messes a tous propos. «Ils font dire des messes, ecrivait Hilliard d’Auberteuil, pour retrouver ce qu’ils ont perdu; il y a tel capucin qui reçoit jusqu’a 20,000 livres par an pour dire des messes.» L’habitude s’en est maintenue: elle exige, a cote du papaloi, la presence d’un pere-savane, pour proceder aux prieres catholiques, intercalées dans tous les services. S’agit-il de celebrer de grands services en l’honneur des ancetres, de concilier les lois de la famille ou ceux de l’habitation, l’intervention du papaloi devient necessaire. Les papalois [54] sont couteux; ils exigent plusieurs centaines de gourdes, a moins que l’on ne soit affilie a leur societe propre. Chaque habitation de la plaine du Cul-de-Sac contient un ou plusieurs houmforts; la population «pratique» presque tout entiere et gravite autour de ces lieux d’election. Si le rite en est unique, les habitants de l’autre rite se rattachent au houmfort le plus rapproche, relevant de leur denomination. Autour du houmfort, le papaloi a groupe les siens en une societe hierachisee selon les degres de l’initiation; cette societe poosede ses drapeaux qui lui servent d’insignes. Le papaloi est assiste de servants – hounguénicons – qui deviendront papalois a leur tour; les adherents, hommes et femmes, se partagent en hounsis-canzos et hounsis-bossales : ces derniers sont les aspirants; les premiers ont seuls une instruction suffisante pour savoir servir et desservir le zain; ils portent en tatouage la marque distinctive de la societe. C’est avec leur concours que le papaloi procède aux [55] services: services de famille, quand il s’agit, apres la mort d’un hounsi-canzo, de brûler-le-zain, pour retirer le mystere du cadavrer, ou de concilier l’influence des jumeaux par l’organisation d’un manger-marassas; services generaux en l’honneur des lois du houmfort, notamment lors de la «fete de la maison». Certaines epoques sont affectees a des exercices determines; le culte des aieux se poursuit de la Toussaint a la Noel; de Noel aux Rois, au moment des grandes fete chretiennes, a Paques, c’est la devotion aux forces de la nature; la Pentecote fournit le moment propice aux initiations. Chaque service comporte un ensemble de «ceremonies», signes cabalistiques que l’officiant trace sur le sol avec de la cendre ou du mais moulu, une procession aux «reposoirs» des divers lois, des sacrificees expiatoires, surtout et toujours des danses Vaudoux. Au son de trois tambours des tailles differentes, battus selon la cadence et accompagnes des chansons speciales au loi interesse, la foule s’agite pendant des journees et des nuits entieres. Quelquefois, la societe s’en va par la campagne: il n’est pas rare de rencontrer un papaloi, suivi de son group, accomplissant ses rites, sur le grand chemin, près de l’eau ou au pied d’un arbre. Au bas des mornes du [56] versant nord de la plaine du Cul-de-Sac, une «source servie», la source Balan, que les superstitions populaires veulent habitée par les mysteres, attire les pelerinages de tout le pays. Source: Eugène Aubin, En Haïti: planteurs d'autrefois nègres d'aujourd'hui (Paris: Librarie Armand Colin, 1910), pp43-56. |
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| info@bulldozia.com 04 May 2008 |